Je ne sais pas le jour où je verrai
mon roi, mais je sais quil existe. Cest ça, chantez,
braves gens. Quest-ce quun roi pour qui lon ne chante
pas? Un roi sans hymnes, sans cantiques. Quest-ce quun roi
sans une multitude à ses pieds? Plus la foule se baisse et plus
le roi est grand. Voici la foule. Prostrée et prosternée.
À plat. Mère nous a appris des dizaines de chansons à
la gloire du roi Christophe qui a juché sa citadelle à tant
de mètres daltitude pour voir toute la terre à ses
pieds de vieux macaque paralysé. Mère donnait la voix, Elise
chantait faux, et moi jétais le chur. Je ne sais
pas le jour où je verrai mon roi. Le Christophe qui sest
suicidé. Et lautre qui est éternel, lautre juché
encore plus haut sur son grand trône en trois personnes, tantôt
père sil préside au centre, corps et esprit de gauche
à droite. Chantez, mes braves gens. Ce ne sont pas les chansons
qui manquent. Donnons en chur de la louange. Je te salue, Christophe,
qui as grandi dans les tavernes, qui as passé sans tremblement
du verre à boire au sang versé. Grand bâtisseur de
citadelle qui condamnas à mort lamante de son fils. Tu nappréciais
pas quon fit lamour sans ordonnance dans ton palais de trop
de portes. Ton palais cimetière de jeunes filles. Comme ta ville.
Oui, Christophe, cest à toi que je parle. Toi qui naimais
ni les caresses ni les montagnes, ni la danse ni les jeunes filles, rien
que les épaulettes et les génuflexions. Grand petit roi
de rien du tout, secoue tes membres roides et rampe jusquà
nous. Partage avec ton peuple ton génie de la mascarade. Viens
chanter avec nous, mais trouve ton chant propre. Ton chant à toi.
Rien que pour toi. Cherche laube en ton ventre comme le fait Thérèse.
Mère disait quaprès Dieu cétait toi le
meilleur. Quand joubliais de faire mon lit elle me parlait de toi
qui inventas la discipline. Il y avait toi et lautre. Vos faits
et gestes, vos prescrits, évangiles et éphémérides.
Tes soldats et ses saints. Tes prouesses, ses miracles. Ton ordre, sa
morale. Javais beau mappliquer, je confondais les dates, parfois
les noms. Il y avait un Antoine qui gardait les cochons, un autre qui
cherche dans les poubelles, ou peut-être était-ce le même,
sainte Thérèse dAvila, saint Louis roi de France,
Henri 1er roi dHaïti. Je prenais tes aides de camp pour des
prophètes, les apôtres pour la soldatesque. Lessentiel
était de chanter. Mère donnait la voix, Elise chantait faux,
et je faisais le chur. Mère mabreuvait de remontants
parce que ma mémoire défaillait. Toute une vie couchée
à vos pieds, obéissant aux commandements et aux décrets.
Même dans le silence nous chantions. Du moins, cest ce que
Mère souhaitait. Chante dans ton cur, toujours Dieu entend.
Moi, Thérèse, moi qui ne suis ni fleur des îles ni
gazelle de Canaan, voici mon lot de souvenirs: la résurrection
de Lazare, ton entrée dans la ville du Cap la multiplication des
pains, le sacre du roi à Milot. Et quest-ce que jen
fais, moi? Tous mes gestes avortés pourrissent au garde-à-vous
en cette bonne ville du Cap où tu régnas en maître.
Quest-ce que jen fais de toutes tes murailles haut perchées,
là où mon sexe a mal, là où à chaque
pas je me heurte à moi-même, à vos murs, à
vos portes, à vos couloirs qui ne mènent nulle part? Secoue-toi,
mon bon roi, et contemple ton uvre.