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Yambo Ouologuem, Nègre d'écrivains célèbres

par Kathleen Gyssels

     Pour Henry Louis Gates, Jr., la littérature de la diaspora noire aux Amériques est profondément intertextuelle, comme il le démontre dans son essai The Signifying Monkey. A Theory of Afro-American Literary Criticism.

     Signifyin(g) revient à écrire entre les lignes, à « déterritorialiser » des traditions et des formes littéraires : « mastery of form and deformation of mastery » (Niesen 6). Pour Kwame Anthony Appiah le dialogisme entre Le Devoir de violence (1968) de Ouologuem et Le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart (1959) incite à prêter un troisième sens au préfixe post colonial : à côté du sens temporel et oppositionnel (anti-colonialiste/anti-impérialiste), il désignerait l'auto-procès de postcolonies (Achille Mbembé) par le biais de réécriture et d'emprunts intertextuels à des œuvres canoniques (les « masterpieces » de la littérature américaine, par exemple, Hawthorne, Faulkner, deux noms importants pour les Antillais et Africains Américains qui effectivement répliquent via leur œuvre à leurs fondements éthiques et esthétiques) [*]. Ceci afin d'accuser les débâcles des nations indépendantes africaines. Désenchanté des régimes postcoloniaux, Ouologuem plagie André Schwarz-Bart et Graham Greene dans un roman qui fait figure d'« anti-dote meurtrier à Roots ». D'un même mouvement, il en finir avec la nostalgie du passé et le besoin d'édifier de nouveaux mythes d'une Afrique qui aimerait bien paraître unifiée, pure, autochtone et autonome, s'opposant en bloc à un Occident tout aussi monolithique. (Appiah 434) Edward Saïd avait également mis en garde contre des simplifications binaires telles que l'Orient versus l'Occident et par le plagiat du début du Dernier des Justes, Ouologuem prépare son lecteur à un démantèlement d'un mythe très résistant, l'Afrique précoloniale comme continent unifié, harmonieusement pacifique et sans luttes ethniques ou guerres tribales, ainsi que l'Afrique postcoloniale comme libérée de ce genre de déchirements internes. Le Devoir de violence dessine un holocauste africain imputable aux leaders des jeunes pays sous le « Soleil des indépendances » : les dirigeants de Nakem, descendants en droite lignée d'Abraham El Heït, « le Juif noir ». Ils sont tout sauf des « Justes » et leur corruption, le chaos qu'ils engendrent crée un continent à la dérive. Pour Ouologuem, il s'agit de désavouer tout projet nationaliste, de fustiger les prétentions d'une bourgeoisie postcoloniale qui inaugure un néocolonialisme postnativiste. Dès lors, le post- se lit, par le biais d'une intertextualité généralement plus subversive que mimétique.

     Pour l'Africain, le « plagiat » est une manière d'accuser le rendez-vous tardif avec la littérature, le « pillage » en retour selon Calixte Beyala. De fait, dans un continent bricolé (Affergan appelait les Antilles des sociétés « bricolées ») où tout doit être réinventé et recréé, recyclé et recomposé avec de l'ancien, de l'usé, la littérature aussi s'assemble. Faisant du neuf avec de l'ancien, Beyala bafoue toutes les demandes du marché livresque euro-américain, lézardant avec plaisir l'édifice littéraire blanc. Autrement dit, le playarisme (Miller) est une façon de déjouer un nouvel impéralisme culturel. Loin de l'émulation des Anciens, l'intertextualité postcoloniale sert un but idéologique tout illustrant la dimension « cross-cultural » (Wilson Harris) propre à des auteurs qui mé-tissent différentes traditions littéraires (et orales).

     Ainsi, pour le Malien comme pour la Camerounaise (Beyala), il s'agit de dénoncer, comme l'illustrent les diatribes du premier contre toutes les formes de colonialisme français, un esclavage littéraire : dans Lettre à la France nègre, Yambo Ouologuem traitait les émules noirs de « Nègres d'écrivains célèbres » (Huannou 67-8) De créer à copier, il n'y aurait qu'un pas vite franchi par l'Africain qui se préoccuperait moins de l'authenticité de l'œuvre, plus ouvert aux « variantes » puisqu'il est formé dans une tradition séculaire où les répétitions et les improvisations sont la règle.

     Rebuté par l'obéissance jugée évidente de la part d'un écrivain tiersmondiste à l'égard de la norme en matière littéraire, insoumis devant les impératifs de l'édition européenne. Ainsi, la rumeur court que Ouologuem aurait reçu de son éditeur (Seuil) le conseil de s'inspirer du Dernier des Justes, chef-d'œuvre qui devait servir de modèle à l'auteur africain ! Propulsé sur la scène internationale, le prix Renaudot bénéficia d'une attention spectaculaire aux Etats-Unis en large partie à cause de l' « affaire Ouologuem ».

     La réaction d'André Schwarz-Bart : lui-même ayant péniblement écrit Le Dernier des Justes, avec beaucoup de peine et de difficultés quant à la genèse et la signification du roman (cf. Kaufmann), reconnaît aisément les problèmes qu'a confrontés le Malien. Au lieu de l'accuser, risquant ce qu'il a vécu lui-même comme une dissuasion collective et très forte, une désapprobation du système littéraire, l'auteur antillais d'adoption va l'encourager. Il se dit honoré que son roman ait servi au Malien :

     Je ne m'inquiète en aucune façon de l'usage qui a été fait du Dernier des Justes... J'ai toujours considéré mes livres comme des pommiers, heureux que mes pommes soient mangées et heureux que l'un de mes pommiers soit désormais transplanté dans un sol différent. Je suis donc touché, bouleversé même, qu'un écrivain noir se soit inspiré du Dernier des Justes pour écrire un livre tel que Le Devoir de violence. Ce n'est donc pas M. Ouologuem qui m'est redevable, mais c'est moi qui lui suis redevable » (Huannou 65).

     Quel ne serait pas son étonnement d'entendre que Cien años de Solitad du Colombien Garcia Márquez contiendrait de « merveilleux » échos au Dernier des Justes ?  Selon Seymour Menton, « los muertos hombres, los muertos mujeres, los muertos niños » aurait été emprunté au Dernier des Justes. Elie « souleva la dépouille du gamin et la déposa avec une douceur infinie au-dessus du monceau grandissant d'hommes juifs, de femmes juives, d'enfants juifs que les cahots du train bringuebalaient dans leur dernier sommeil" (André Schwarz-Bart 1959: 366-7) (Menton 517) ? Que le Ghanéen Ayi Kwei Armah en vrai iconoclaste démolit à son tour toute prétention de supériorité quant il s'agit de comparer cultures et religions (Soyinka 126), détruisant la fierté qu'engendra le mouvement de la négritude en dévoilant l'Afrique.réelle dans Two Thousand Seasons (Lang 387, 397).

     En réagissant de manière extrêmement positive, André Schwarz-Bart s'est donc montré compréhensif et « postcolonial » : l'enjeu étant de détourner les sources de manière originale et bien méditée. Ouologuem « transpos[e] dans une trame pré-établie des morceaux d'œuvres préexistantes et la technique des écrivains qui composent leurs œuvres "dans le style" d'un auteur qu'ils admirent et dont ils ont subi l'influence », jugea Wolitz dans « L'art du plagiat » (cité par Huannou 63-4). L'intentionnalité du procédé est donc la même, et au lieu de rapt, de trahison de la paternité du texte, le plagiat devrait s'analyser comme une technique bien méditée, comme un véritable « art ».

 

Oeuvres citées

 

* Morrison et Condé signifient toutes les deux sur un même grand auteur américain, Nathaniel Hawthorne (né en 1804 à Salem, Massachusetts), quoique de manière fort différente. Pendant que Morrison s'en prend à l'alter ego de l'auteur par le biais de la création du personnage Maître d'École, Condé introduit directement la protagoniste de l'œuvre maîtresse de Hawthorne, à savoir The Scarlet Letter (1850). L'intertextualité est probablement la meilleure figure d'interférence ou de « métissage » entre le postmodernisme et le postcolonialisme : croisement osé, audacieux, qui attire les foudres des Académiciens. Toujours est-il qu'un grand critique africain, établi aux E.U., – un des seuls à explorer les connexions entre ces deux mouvements –, se penche sur la première affaire de plagiat postcolonial qui ait retenti en France, brusquant la bonne conscience des Académiciens. [retour au texte]

Ce texte, « Yambo Ouologuem, Nègre d'écrivains célèbres », par Kathleen Gyssels, est offert par son auteure aux lecteurs du site « île en île », où il est publié pour la première fois.

© 2006 Kathleen Gyssels
tous droits réservés

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mise en ligne : 21 octobre 2006