par Léon-François Hoffmann
|
«Jacques Roumain réunissait
en lui presque toutes les faveurs de la nature: un physique avantageux,
un port élégant, un beau visage allongé au
teint café au lait, un front ample et un tempérament
nerveux abritant un talent bien équilibré et un
esprit aux dons variés, apte aux sciences autant qu'aux
lettres». (R. Piquion, Manuel de négritude,
1965, p.198)
|
1907
4
juin. Naissance à Port-au-Prince de Jacques Roumain,
premier des onze enfants d'Auguste Roumain, grand propriétaire
terrien, et d'Émilie Auguste, dont le père, Tancrède
Auguste, avait occupé la présidence de la république
en 1912-1913. Il appartenait donc à la meilleure aristocratie
haïtienne:
«Je suis fier, en tant
qu'individu et que citoyen d'Haïti, de ce qu'un de mes
ancêtres, le général André Rigaud,
combattit à Savannah en 1799 [sic pour 1779] pour l'indépendance
de l'Amérique du Nord. Il fut l'un des huit cents hommes
de couleur libres qui s'embarquèrent en Haïti sous
les ordres du comte d'Estaing». (J. Roumain, Discours
au YMCA, 15 novembre 1939)

|
1915
Débarquement des marines états-uniens. Haïti
est mise sous tutelle, et le restera jusqu'en 1934. |
1921 ou 1922
Jacques Roumain avait commencé ses études chez les
Frères, au prestigieux collège Saint-Louis de Gonzague:
«Il fut un enfant terrible à Saint-Louis
de Gonzague: volontaire, aimant discuter avec le professeur, batailleur,
brave jusqu'à la témérité».
(L. Garoute, Instantanés, 1942, p.33)
Quittant la maison familiale du Bois-Verna, quartier aristocratique
de la capitale, Jacques Roumain est envoyé en pension en
Suisse
«[...] le pays le plus vulgaire qui soit et le
plus artificiel: pays d'agence Cook pour touristes confortables».
(J. Roumain, Mon Carnet XVIII, 1929)
À l'Institut Grünau, à Berne, puis à l'école
polytechnique de Zurich (où il devient champion universitaire
de boxe dans sa catégorie, et réussit à courir
les 100 mètres en 11 secondes), Jacques Roumain poursuivra
ses études:
«La seule chose que je fasse avec passion est
la lecture de Schopenhauer, Nietzsche, Darwin et les vers de Heine
et de Lenau». (J. Roumain, Lettre de pension citée
par Fowler, A Knot in the Thread, 1980, p.3)
|
1926
Roumain quitte la Suisse pour l'Espagne, afin d'entreprendre des
études d'agronomie, mais:
«En fait de zootechnie, je m'intéressais
surtout aux courses de taureaux». (J. Roumain, Entre
nous..., p.105)
Il abandonne les études, s'enthousiasme pour Les Bestiaires
d'Henry de Montherlant, et suit des cours de tauromachie. Son
poème en prose Corrida, daté Madrid, mai
1926, sera publié dans la Revue indigène
de septembre 1927.
Ce sont ses frères Pierre, Jean et Raymond qui deviendront
agronomes et veilleront sur les terres de la famille.
|
1927
Retour
de Jacques Roumain en Haïti. Il a vingt ans.
«[...] il se reconnaissait enfin, [...] écoutant
fondre en lui la glace amassée en Europe, disparaître
de son cur ce qu'il nommait avec amertume «le grand
silence blanc» [...] Maintenant il était parmi ses
frères et son peuple». (J. Roumain, «Préface
à la vie d'un bureaucrate», La Proie et l'ombre,
p.59)
1er juillet. Premier numéro de La Trouée.
Premier numéro de La Revue indigène le même
mois. Entre le 27 juillet 1927 et le 14 septembre 1929, vingt-deux
poèmes de Jacques Roumain paraîtront dans ces périodiques
ou dans La Presse.
«Ce qui caractérise les poèmes
de jeunesse, [...] c'est, pour la forme, un certain modernisme
et une maîtrise déjà remarquable du vers libre,
et pour le fond, l'individualisme et le pessimisme...» (P.
Laraque, «La rosée de l'espoir», Rencontre,
Port-au-Prince, n° 4, 1er trim. 1993, p.21)
Décembre. Fondation du Petit Impartial, qui va attaquer
le gouvernement du président Louis Borno, accusé de
«collaborer» avec l'occupant.
«Y eut-il jamais dans ce pays, excepté
à la belle époque de l'Épopée révolutionnaire,
un plus grand épanouissement de crânerie tel qu'en
montrent un Jolibois fils, un Élie Guérin, un Jacques
Roumain, un Georges J. Petit?» (J. Price-Mars, Une étape...,
1929, p.87)
|
1928
22 février. Jacques Roumain est nommé Gérant
Responsable du Petit Impartial, dont Georges J. Petit est le Directeur.
«Monsieur Roumain est un jeune dont la flamme
patriotique brûle d'un feu ardent. [...] Nous lui souhaitons
du succès en lui recommandant du calme et de la pondération».
(Le Nouvelliste, 24 février 1928)
Comme Jacques Roumain était encore mineur, c'est sur ses
parents que retombe la responsabilité légale. À
partir du numéro du 7 mars, il devient donc Rédacteur
en chef, et ce n'est qu'à sa majorité qu'il reprend
le titre de Gérant Responsable avec le numéro du
13 juin.
Avril. Fondation de la Ligue de la Jeunesse Patriote Haïtienne
sous la présidence de Jacques Roumain.
26 mai. Le Nouvelliste annonce les fiançailles
de Mademoiselle Marie-Henriette Roy avec Monsieur Jacques Roumain.
13 décembre. Arrestation de Jacques Roumain, Georges
Petit et Élie Guérin pour délit de presse.
«Hier à la tombée de la nuit, nos confrères
Élie Guérin, G. Petit et Jacques Roumain ont été
arrêtés et déposés en prison.
Pourquoi? Serait-ce pour leur campagne anticléricale
ou leur campagne antigouvernementale?
Dans un et l'autre cas c'est une maladresse et une grande faute
que leur arrestation». (Le Nouvelliste, 14 décembre
1928)
|
1929
22
janvier. Le Petit Impartial publie un article injurieux
pour Louis Roy, dont la fille Marie-Henriette était fiancée
à Jacques Roumain. Réélu président du
très sélect Cercle Port-au-princien, Louis Roy se
voit traité de traître et de «triste valet de
Louis Borno». Le détenu Jacques Roumain ayant refusé
de désavouer l'article de son journal, les fiançailles
sont rompues.
1er avril. Ouverture du procès de Jacques Roumain
et ses camarades pour délit de presse et outrages à
l'adresse de M. Borno. La conduite du juge Léon Lahens
ayant exaspéré l'assistance,
«le tumulte fut si formidable qu'on dut tout simplement
renvoyer le jugement à une date ultérieure».
(Le Nouvelliste, 2 avril 1929)
21 avril. À la suspension de l'audience, Jacques Roumain
ayant, semble-t-il, cru qu'un membre des forces de l'ordre bousculait
sa sur qui voulait s'approcher de lui, se précipita
à sa défense. Il reçut un coup à la
tête et fut emporté tout ensanglanté.
«Quand l'audience vit couler le sang de ce jeune
homme, des cris partirent de toutes parts et se répercutèrent
dans la rue où des femmes des quartiers avoisinants se
précipitèrent, en protestant, en criant. Ce fut
une scène indescriptible de douleur, de tristesse et d'indignation».
(Le Nouvelliste, 22 avril 1929)
Rapporté par toute la presse, l'incident fit un bruit
considérable.
29 avril. Jacques Roumain et Georges Petit sont condamnés
à un an de prison et une amende de 5.000 gourdes chacun.
19 juin. La condamnation est ramenée en appel à
six mois de prison et 2.500 gourdes en tout d'amende. Les condamnés
ayant déjà purgé leur peine en préventive
auraient dû être libérés. Ils sont néanmoins
retenus en prison, sous inculpation d'un autre délit de
presse. Jacques Roumain, ayant protesté contre cette mesure,
passe deux jours au cachot disciplinaire au pain et à l'eau.
1er août. Jacques Roumain et Georges Petit sont
renvoyés hors de cause par le tribunal correctionnel, et
libérés le lendemain.
17 août. Quinze jours après sa mise en liberté,
Jacques Roumain fait paraître la première de quarante-cinq
chroniques intitulées «Mon Carnet», publiées
d'abord dans La Presse puis dans Le Nouvelliste.
La publication est définitivement interrompue par son arrestation
le 19 octobre.
19 octobre. Jacques Roumain, Victor Cauvin et Antoine
Pierre-Paul sont arrêtés pour avoir enfreint la «loi
sur les associations de vingt personnes ou plus», et pour
avoir lancé «un appel séditieux».
Les associations de jeunes à tendances politiques foisonnent
après le déclenchement de la grève des étudiants
de l'école d'agronomie de Damiens le 4 novembre. Union
nationale des jeunes, Ligue de la jeunesse patriote haïtienne,
Collaboration patriotique des jeunes...se fédèrent
et choisissent Jacques Roumain comme président d'honneur
et Justin D. Sam comme président.
17 décembre. Suite à l'amnistie de tous
les prisonniers politiques, Jacques Roumain est libéré.
29 décembre. Le Nouvelliste annonce le mariage
de Jacques Roumain avec Nicole Hibbert, descendante d'une vénérable
famille israélite de Miragoâne, et fille du romancier
Fernand Hibbert. (L'oncle paternel de Nicole Hibbert avait, lors
d'un séjour à Santiago de Cuba, tenu Fidel Castro
sur les fonts baptismaux). La cérémonie se déroula
à Pétionville, dans les salons de M. et Mme André
Vieux, beau-frère et sur de la mariée.
|
1930
28
février. Une commission d'enquête envoyée
par le président américain Herbert Hoover débarque
à Port-au-Prince. Dès le 20 février, les associations
politiques et patriotiques s'étaient constituées en
«Comité fédératif des Groupements patriotiques
d'Haïti», convenant que dans chaque chef-lieu d'arrondissement
serait choisi un délégué d'arrondissement qui
se joindrait aux autres délégués. Le président
devait être élu par l'assemblée des Délégués
et par le Conseil d'État.
20 mars. Les trente-quatre délégués
se réunirent et forment un bureau présidé
par le poète Etzer Vilaire, assisté du Dr Jean Price-Mars
et de Jacques Roumain, respectivement premier et deuxième
secrétaires.
1er juin. Après la chute du président Borno,
Jacques Roumain est nommé Chef de Division du Ministère
de l'intérieur par le président par intérim
Eugène Roy.
«Le pouvoir, en faisant de Roumain un fonctionnaire,
veut se donner bonne figure. Roumain, qui ne se trompe pas sur
ses intentions, démissionne après quelques mois».
(R. Dorsinville, Jacques Roumain, 1981, p.66)
Fin août. Parution de La Proie et l'ombre:
«La Proie et l'ombre est une peinture de la misère
intime de notre jeunesse meurtrie et retenue dans son évolution
par une imbécillité bourgeoise alliée à
des préjugés stupides. Roumain nous exhibe les
bassesses de notre milieu, sa laideur». (E. Brutus, «Jacques
Roumain», La Relève, Port-au-Prince,1er
octobre 1933).
«Témoin, accusateur, juge, Roumain est sans pitié
pour les fils de bourgeois et intellectuels de sa classe qui
ne méritent que le mépris d'eux-mêmes et
des autres». (P. Laraque, «La Rosée de l'espoir»,
Rencontre, Port-au-Prince, n° 4, 1er trim. 1993,
p.22).
24 septembre. Jacques Roumain démissionne du Ministère
de l'intérieur afin de pouvoir faire campagne pour la candidature
de Sténio Vincent à la présidence. Son candidat
est élu le 8 novembre.
Naissance de son fils Daniel.
|
1931
Février. Jacques Roumain est renommé à
son ancien poste au Ministère de l'intérieur par le
nouveau président Sténio Vincent.
Parution du recueil de nouvelles La Proie et l'ombre.
21 décembre. Le Nouvelliste annonce avoir
reçu Les Fantoches:
«L'écrivain a campé, avec le sourire
désabusé du philosophe, tous ces hommes ballons,
véritables fantoches, esprits mutinés qui s'acharnent
à se concevoir autres qu'ils ne sont dans une société
inexistante». (F. Duvalier, «Les Fantoches»,
Médaillons (Souvenirs d'autrefois), 1968, p.166)
La Montagne ensorcelée paraît en même
temps:
«Sa «Montagne ensorcelée»
n'est pas seulement un échantillon de son talent d'écrivain,
c'est la vision certaine d'un psychologue qui sait pénétrer
de par là notre démarche habituelle le ressort caché
de nos actions secrètes». (J. Price-Mars, Préface,
p.13)
Rencontre avec le poète Noir américain Langston Hughes,
en visite à Port-au-Prince. Les deux hommes font amitié
et se reverront à Paris, puis à New York:
«Langston Hughes est le plus grand poète
noir de l'Amérique et il n'est point, à mon sens,
d'écrivain de sa race qui l'égale comme romancier».
(J. Roumain, «Présentation de Langston Hughes»,
Haïti-Journal, 8 août 1931)
|
1932
Début de l'année. Voyage à New York et Washington
en compagnie de Christian Beaulieu, pour étudier la traction
animale (d'après R. Gaillard), pour prendre contact avec
les communistes américains (d'après C. Fowler).
17 juillet. Jacques Roumain écrit du Dewey Square
Hotel de New York à Alain Locke (Professeur à Howard
University) pour le remercier de son accueil à Washington.
24 décembre. Retour en Haïti. Jacques Roumain,
bien que toujours Chef de Division du Ministère de l'intérieur,
est convoqué par le Procureur de la république,
qui enquête sur de possibles activités subversives.
Fin décembre. Craignant d'être arrêté
pour conspiration communiste, Jacques Roumain entre dans la clandestinité.
|
1933
2 ou 3 janvier. Pour éviter des représailles
à ses parents et ses camarades, Jacques Roumain se présente
à la police. Il est arrêté et écroué
au Pénitencier national.
«Je suis communiste. Aucune puissance au monde
ne peut m'enlever ce droit...» (J. Roumain, Lettre [à
Léon Laleau], 5 janvier 1933)
9 février. Jacques Roumain et Max Hudicourt, également
accusé de conspiration, font la grève de la faim pour
protester contre les lenteurs de l'instruction. Ils sont libérés
deux jours plus tard. |
1934
Juin. La publication de l'Analyse schématique 1932-1934,
à laquelle Christian Beaulieu et Étienne Charlier
ont collaboré avec Jacques Roumain, marque la fondation du
Parti Communiste Haïtien. Roumain, Secrétaire général
du parti, siège à son Comité Central.
«Le Parti communiste haïtien appliquant
son mot d'ordre: «La couleur n'est rien, la classe est tout»,
appelle les masses à la lutte sous sa bannière».
(J. Roumain, Analyse schématique 1932-1934, p.VI)
Début août. Arrestation de Jacques Roumain.
15, 16 et 17 octobre. Jugement de Jacques Roumain devant
la cour militaire ou prévôtale. On l'accuse de comploter
avec l'étranger, d'en recevoir des tracts et des armes,
de préparer des attentats. Il est condamné à
trois ans de prison le 23 octobre.
De décembre 1934 à juin 1936. Jacques Roumain
est en prison. Il y commence probablement son roman inachevé
Le Champ du potier.
|
1935
À
la nouvelle de la condamnation de Jacques Roumain et à l'initiative
de Langston Hughes, un «Committee for the Release of Jacques
Roumain» ( «Comité pour la libération
de Jacques Roumain») est formé aux États-Unis:
«As a fellow writer of color, I call upon all
writers and artists of whatever race who believe in the freedom
of words and of the human spirit, to immediately protest to the
President of Haiti and to the nearest Haitian Consulate the uncalled
for and unmerited sentence to prison of Jacques Roumain, one of
the few, and by far the most talented of the literary men of Haiti».
(En tant qu'écrivain de couleur moi aussi, j'appelle tous
les écrivains et artistes sans distinction de race qui
tiennent à la liberté de l'homme et de la parole,
à protester immédiatement auprès du président
d'Haïti et du consulat haïtien le plus proche contre
la condamnation et l'emprisonnement injustes et immérités
de Jacques Roumain, un des rares hommes de lettres d'Haïti,
et de loin le plus talentueux). (L. Hughes, «Free Jacques
Roumain», Dynamo, New York, mai-juin 1935, p.1)
L'appel de Hughes a également été publié
en France dans plusieurs périodiques de gauche, dont Commune. |
1936
8 juin. Jacques Roumain est libéré, mais reste
étroitement surveillé par la police du président
Sténio Vincent. Sa santé restera ébranlée
des suites de sa détention: il y a contracté un paludisme
dont il souffrira désormais de crises récurrentes.
15 août. Jacques Roumain quitte Haïti pour
Bruxelles, où il rejoint son frère Michel et s'installe
au 1, avenue de la Floride, en compagnie de Nicole et de leur
fils Daniel.
«À ma libération, j'ai été
placé sous la plus stricte surveillance de la police. Cette
vigilance [...] signifie être réduit à l'impuissance.
[...] C'est ainsi que je me suis vu forcé de prendre, avec
l'assentiment du C.C. la décision de m'exiler momentanément
d'Haïti». (J. Roumain, Lettre au Committee to Free
Jacques Roumain, 16 août 1936)
Il semble en fait que Roumain ait tout simplement fait l'objet
d'une mesure d'expulsion.
19 novembre. Le Parti Communiste Haïtien est interdit.
Entre décembre 1928 et juin 1936. Jacques Roumain
aura fait quatre séjours sous les verrous, pour un total
d'environ trente-deux mois. |
1937
4 avril. Naissance à Bruxelles de sa fille Carine.
16 et 17 juillet. Jacques Roumain, aux côtés
de ses congénères les poètes cubain Nicolas
Guillén et américain Langston Hughes, assiste à
Paris au Congrès des écrivains pour la défense
de la culture, et y prend la parole. Une crise d'hépatite
l'empêchera d'assister à celles des séances
du Congrès qui se dérouleront à Madrid.
Septembre. La famille quitte la Belgique pour s'installer
à Paris. Le 20 janvier, Jacques Roumain, en rapide visite
à Paris, avait écrit à Nicole:
«Je regrette Bruxelles, cette ville qui ne m'est
rien et qui pourtant m'est devenue chère, puisque nous
y vivons, que nous essayons d'y être heureux».
|
1938
10 mars. Ouverture à la Préfecture de Police
de Paris du dossier d'étranger de Jacques Roumain sous le
numéro 943 912.
«Cependant [...] il ne subsiste dans mes services
qu'une fiche de référence [...] M. Roumain été
muni d'une carte d'étranger valable jusqu'au 10 juin 1938.
Il demeurait alors 14, parc de Montsouris, à Paris 14e».
(Lettre de la Préfecture de Police du 3 novembre 1999)
À Paris, Roumain collabore à des revues de gauche:
Regards, Commune et Les Volontaires. Il s'inscrit
à l'Institut d'ethnologie, et devient l'un des assistants
de Paul Rivet au Musée de l'Homme.
«Sentía, me dijo en 1944, la necesidad
de una preparación más amplia que lo habilitara
a mejor comprender la sociedad haitiana [...]. [En París
fué] alumno del Dr. Paul Rivet, de Marcel Mauss y del abate
Breuil «sus viejos maestros» como decía años
más tarde con cariño».
(Il me disait en 1944 avoir senti le besoin d'une préparation
plus profonde, qui le mette à même de mieux comprendre
la société haïtienne [...]. [À Paris,
il fut] l'élève du Dr Paul Rivet, de Marcel Mauss
et de l'abbé Breuil «ses vieux maîtres»
comme il disait affectueusement des années plus tard).
(Rémy Bastien, «Jacques Roumain», Cuadernos
americanos, México, juillet-août 1954, p.247)
Mi-avril. À la demande du Quai d'Orsay, sur plainte
de la légation de la République dominicaine, Jacques
Roumain et Pierre Saint-Dizier, gérant de la revue Regards,
sont arrêtés et inculpés d'outrages à
un chef d'état étranger. Était mis en cause
l'article de Roumain «La Tragédie haïtienne»,
paru dans le numéro du 18 novembre 1937 de la revue (c'est-à-dire
cinq mois plus tôt), qui accuse de génocide le dictateur
dominicain et de complicité le président Sténio
Vincent. C'est la première fois qu'un journal français
est poursuivi pour «outrage à chef d'état
étranger».
L'audience a lieu le 5 décembre devant la 12e Chambre
correctionnelle. Les écrivains Romain Rolland, Jean Cassou
et Charles Vildrac et de nombreuses autres personnalités
protestèrent contre les poursuites.
13 décembre. Après plusieurs ajournements,
Jacques Roumain et Pierre Saint-Dizier sont jugés et condamnés
à quinze jours de prison avec sursis et 300 francs d'amende.
«Quant au chef d'état outragé,
c'est un nommé Léonidas y Trujillo [sic], dictateur
de Saint-Domingue, ce pays où, en octobre 1937, on massacra
des centaines de chômeurs venus de la république
voisine (Haïti). C'est tout». (Le Canard enchaîné,
21 décembre 1938)
Raphaël Léonidas Trujillo, lui, obtient un franc symbolique
de dommages intérêt. |
1939
Devant les menaces de guerre, Roumain renvoie sa famille en Haïti.
Après des difficultés pour trouver un passage, il
finira, le 27 mai, par s'embarquer à Rouen sur un petit cargo
bananier, le «Maurienne», avec deux autres passagers.
Il débarque à la Guadeloupe le 8 juin, et passe tout
de suite en Martinique pour attendre que ses amis lui obtiennent
un visa américain, puisqu'il a été interdit
de séjour par le gouvernement de Sténio Vincent. À
Fort-de-France, il descend à l'hôtel Gallia, 3, rue
de la Liberté.
«Fort-de-France est une ville où [...]
je souffre dans une atmosphère saturée de préjugé
de couleur». (Lettre à Nicole, 19 juillet 1939)
10 août. Jacques Roumain débarque à
Miami et s'envole immédiatement pour New York; il y est
accueilli par ses amis le Professeur L. Bradley et sa femme Francine
(à qui il dédiera Bois d'ébène, le
plus célèbre de ses poèmes), qui l'hébergent,
d'abord dans leur maison de campagne, puis chez eux au 74 Macdougal
Street, avant qu'il ne s'installe à Saint Nicholas Avenue
à Harlem. Il s'inscrit à Columbia University, mais
abandonne les études quelques mois après.
Nicole lui rendra visite «quelques brèves semaines»
à l'automne.
15 novembre. Une réception en l'honneur de Jacques
Roumain est organisée au YMCA de Harlem. Il fréquente
des syndicalistes comme Lucas Prémice (lui-même d'origine
haïtienne), le journaliste Ernest Tisch et retrouve son ami
le poète noir américain Langston Hughes.
Sa vie matérielle est cependant difficile; il donne des
leçons de français, mal rétribuées;
Nicole ayant ouvert une boutique de mode à Port-au-Prince,
il lui envoie régulièrement de la marchandise. Néanmoins:
«Je préfère cette dure existence
au partage d'un ignoble bonheur, fait de la souffrance des autres».
(Lettre à Nicole, 8 décembre 1939)
|
1940
13 novembre. Jacques Roumain participe à un symposium
sur le thème «The Frustrated Harlem Renaissance»
au Newspaper Guild Club de New York. Son intervention sera publiée,
sous le titre «Is Poetry Dead?» dans New Masses
en janvier 1941.
À la fin décembre 1940, soi-disant sur les conseils
de son médecin, Jacques Roumain quitte les États-Unis
pour La Havane.
«Je croyais que je n'aimais pas beaucoup cette
ville [New York] mais je me trompais. Il y a des rues, des endroits
que je n'oublierai pas». (Lettre à Nicole, 20 décembre
1940)
À La Havane, Jacques Roumain est reçu par son ami
Nicolas Guillén:
«Les amis de Cuba, ainsi que bon nombre d'écrivains,
d'artistes m'ont fait un accueil des plus cordial [sic]».
(Lettre à Nicole, 22 janvier 1941)
|
1941
Mai. Élie Lescot ayant été élu
à la présidence, Jacques Roumain va pouvoir retourner
en Haïti. Il débarque à Port-au-Prince, après
presque six ans d'exil, le 18 mai, surlendemain de la prise de pouvoir
du nouveau président.
«Quand je retournerai en Haïti, je serai
entouré de visages étrangers. Une génération
naît et une autre a grandi depuis mon dernier emprisonnement
et ces jours d'exil». (Lettre à Nicole, 21 mars 1941)
Peut-être l'autorisation de revenir au pays ne lui avait-elle
été accordée qu'à la condition de
s'abstenir d'activités politiques. En tout cas, c'est aux
travaux scientifiques qu'il va consacrer son temps à Port-au-Prince.
17 juillet. Première rencontre avec l'anthropologue
Alfred Métraux.
«Dans ma vie d'homme de science, je n'ai connu
que très peu de collègues capables d'apporter à
leurs recherches une passion aussi jeune et aussi forte».
(A. Métraux, «Jacques Roumain, archéologue
et ethnographe», Cahier d'Haïti 4 novembre 1944,
p.25)
Le Nouvelliste du 23 juillet 1941 annonce une conférence
de Jacques Roumain à l'Institut Haïtiano-Américain
sur Le Culte de l'assotôr, avec la collaboration de Mme
Fussman-Mathon.
26 juillet-6 août 1941. Voyage à l'île
de la Tortue avec Alfred et Rhoda Métraux. Il procède
également à des fouilles dans la région de
Fort-Liberté pour retrouver des vestiges des Indiens Ciboneys.
31 octobre. Décret-loi fondant le Bureau d'Ethnologie
de la République d'Haïti, sous la direction de Jacques
Roumain, qui va également enseigner l'archéologie
précolombienne et l'anthropologie préhistorique
à l'Institut d'Ethnologie fondé par le Dr Jean Price-Mars.
«Quand je revins en Haïti, en 1944, le Bureau
d'Ethnologie, fondé par Jacques Roumain, avait sauvé
des flammes d'importantes collections, et entrepris diverses enquêtes
sur des aspects peu connus du vaudou». (A. Métraux,
Itinéraires I, 1978, p.124)
Le romancier de Gouverneurs de la rosée profitera
des connaissances accumulées par l'homme de terrain:
«Mais ce n'est pas seulement la manière
de l'écrivain qui, dans Gouverneurs de la rosée,
est à son zénith. C'est aussi le talent de l'ethnologue
qui y atteint son acmé. [...] observations ethnographiques
et ses réflexions ethnologiques, dans leur substance, et
sous une forme adéquate, passent dans son roman et l'enrichissent
de cette matière qui en fait un admirable document sociologique».
(Claude Souffrant, "Actualité de Jacques Roumain",
Europe 54.569 (septembre 1976): 73).
|
1942
Mars. Jacques Roumain prend une part active à la lutte
contre la «Campagne anti-superstitieuse» menée
par le clergé catholique, avec l'appui du président
Lescot. En mars il publie «Sur les superstitions»,
(plus tard publié en volume sous le titre À propos
de la campagne anti-superstitieuse), et «Réplique
au Révérend Père Foisset» suivis
en juin par «Réplique finale au R. p. Foisset».
«[...] on voulut salir l'Église, le Clergé
d'Haïti [...]. Cette attaque partit d'un ennemi acharné
de l'Église et du Christ-Jésus, d'un homme professant
ouvertement un communisme athée [...]. Il s'agit de Monsieur
Jacques Roumain et de son opuscule «À propos de la
campagne Anti-Superstitieuse» [qui] obtint une grande vogue
et fit un mal considérable...» (C.E. Peters, La
Croix contre l'asson, 1960, p.149)
24 septembre. Le Nouvelliste annonce la nomination
de Jacques Roumain comme Chargé d'affaires d'Haïti à
Mexico.
«Le directeur du Bureau d'Information à
la Presse et Madame Raoul Rouzier ont offert hier soir, en leur
résidence de l'avenue du Travail, une très belle
réception en l'honneur de notre collaborateur Jacques Roumain,
nommé chargé d'affaires au Mexique.
[...] Après avoir remercié M. Raoul Rouzier, Jacques
Roumain rendit hommage à la politique résolument
antifasciste du président Ávila Camacho».
(Le Nouvelliste, 9 oct.).
Jacques Roumain avait déclaré en 1933: «Je ne
serai plus jamais fonctionnaire d'aucun gouvernement» («Je
ne suis pas un arriviste», Haïti-Journal, 9 novembre).
Il est possible qu'il ait néanmoins été forcé
d'accepter cette nomination, peut-être exil doré imposé
par un pouvoir soupçonneux; ou encore Roumain a pu estimer
que son devoir était de collaborer avec un gouvernement qui,
quoique autoritaire, avait pris parti contre les puissances de l'Axe.
«J'ai accepté ce poste comme un grand
sacrifice, un service à rendre à la cause de mon
pays». (Lettre à Nicole, 29 mars 1943)
De passage à La Havane en allant rejoindre son poste,
Jacques Roumain est interviewé par le quotidien Hoy. Arrivé
à son poste le 28 octobre, il s'installe dans le quartier
de Coyahuacán. Il participe à la fondation de l'Institut
international d'études afro-américaines, et travaille
à Gouverneurs de la rosée.
28 octobre. Formation de la Société haïtiano-cubaine
de relations culturelles. («telle était la mission
de Nicolas Guillen, collaborateur de Jacques Roumain»).
Novembre. Il installe la légation au 204 Luz Saviñon.
|
1943
1-2 août. Le Matin annonce le retour à
Port-au-Prince de Madame Roumain mère et de son fils Michel
qui, avec Nicole, s'étaient rendus à Mexico au chevet
de Jacques, tombé gravement malade:
«Jacques Roumain est maintenant en pleine convalescence.
Mme Jacques Roumain est restée auprès de son mari.
Ils rentreront bientôt en Haïti, où Jacques
Roumain achèvera de rétablir complètement
sa santé».
16 août. Jacques Roumain et Nicole débarquent
à Port-au-Prince:
«[...] il y passera environ un mois, pour se
remettre de sa grave maladie». (Le Matin)
22-23 août. Le Matin annonce:
Nous avons eu le grand plaisir de recevoir en nos bureaux
la visite de Mr. Jacques Roumain [...] qui passera un mois parmi
nous [...] complètement remis de la grave maladie qui avait
mis ses jours en danger et inquiété ses nombreux
amis».
23 septembre. Le même journal annonce que Jacques
Roumain présidera la délégation haïtienne
au Congrès démographique international qui s'ouvrira
à Mexico le 11 octobre.
2 octobre. Accompagné de sa femme, Jacques Roumain
prend l'avion de la Panam pour regagner son poste à Mexico.
|
1944
7 juillet. Roumain termine et date de Mexico Gouverneurs
de la rosée.
24 juillet. Roumain écrit à Guillen qu'il
pense arriver à La Havane le 3 août, et y rester
une journée.
6 août. Jacques Roumain et sa femme rentrent en
Haïti après une brève escale à La Havane
où Jacques revoit Nicolas Guillen.
Samedi 18 août. Mort de Jacques Roumain à
dix heures du matin, par empoisonnement selon certains, de paludisme
selon d'autres, ou encore d'un ulcère au duodénum
ou d'anémie pernicieuse...Il est enterré sous une
pluie diluvienne.
«[...] son médecin m'a affirmé que Roumain
est mort d'une cirrhose du foie...» (G. Gouraige, La
Technique de Jacques Roumain..., 1971, p.218)
«Manuel, gouverneur de la rosée, est mort sous
le couteau d'un frère de classe. Jacques Roumain n'a
pas été assassiné, mais c'est tout comme,
s'il avait vécu: ses frères de cause ont été
dispersés, embastillés, portés disparus;
un immense silence est tombé sur la terre de Manuel...»
(R. Dorsinville, Jacques Roumain, p.13)
Décembre. Parution posthume de Gouverneurs de la
rosée.
«Son livre est digne du terme chef-d'uvre. Il le
mérite, non seulement par l'importance du sujet, mais
encore par la beauté de sa langue, par l'habileté
de son métier, par ce sens merveilleux du tragique simple
[...] qui, ça et là éclate en scènes
inoubliables, qui resteront parmi les plus belles de notre littérature».
(S. Alexis, «Gouverneurs de la rosée», Cahiers
d'Haïti, Port-au-Prince, février 1945, p.25)
«Lisez ce livre comme un livre haïtien. Sachez ouvrir
les yeux, les oreilles, apprêtez-vous à rire... et,
qui sait, peut-être à pleurer». (J. Corzani,
«Préface», Gouverneurs de la rosée,
Fort-de-France, 1977, p. xv).
|
1945
Publication posthume du recueil de poèmes Bois d'ébène.
|
1964
Publication aux éditions Progrès, à Moscou,
des uvres choisies de Jacques Roumain, avec une préface
de Jacques-Stephen Alexis, qui avait évoqué Roumain
(sous le nom de Pierre Roumel) dans son roman Compère
Général Soleil (1955). |
|