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Jean-Louis Robert est par conséquent un écrivain et un poète de l'île de La Réunion. Toutefois, cette désignation ne lui convient pas tout à fait. Pour le définir par sa pratique d'écriture, il faudrait avoir recours à cette autre langue, la sienne, le créole réunionnais : Jean-Louis Robert est un fonnkozèr. Mot à mot, en créole, fonnkozèr signifie « un parolier du fond du cœur ». Mais cette traduction est elle aussi sans doute trop radicale, puisque fonnkozèr, qui est la contraction de fonnkèr (« le fond du cœur ») et de kozèr (qui vient du français « causer », c'est-à-dire « parler »), peut tout à la fois renvoyer à celui qui vous parle d'un lieu intérieur, du fond de son cœur à lui, ou à celui qui vous parle d'un autre lieu, le fond de votre propre cœur : « kol out kèr èk mon kèr / la vi i pran son tan pou / inséliz ramar anou / san farlang nout kèr ». Il faut par conséquent retenir que Jean-Louis Robert est, avant tout, un poète de l'abyme. Non pas nécessairement de l'abîme et des tréfonds de l'être, mais de la mise en abyme et de la mise en perspective de ses mots à lui au fond d'autres mots, d'autres paroles, d'autres voix... Pour qualifier cette même pratique d'écriture, dans une postface rédigée au dos de l'un des recueils du fonnkozèr, Jean-Philippe Watbled avait, lui, eu recours à un néologisme : « mélangue ». Ce qui, déjà, nous confirme qu'il n'est pas possible de parler de Robert sans être, comme lui, imaginatif et inventif. Comme lui, il faut savoir ruser, jouer avec les mots, et se promener entre les langues. Car, dans le « mélangue », il est toujours question de langues : du mélange des langues, du mélange de ces deux mêmes langues indissociables dans son œuvre, le créole et le français. C'est ainsi que, lorsque vous lui demandez de vous faire parvenir quelques éléments de biographie le concernant, il vous répond :
Il s'agit là d'une traduction (arrangée) qu'il a fait de l'ouverture de cette même postface de Jean-Philippe Watbled : « Jean-Louis Robert […] est marié et père de deux enfants. Professeur de lettres, il poursuit une œuvre personnelle fondée sur ce qu'il appelle "le mélangue". Il a publié plusieurs ouvrages appartenant à des genres différents ». La langue, toujours la langue, lancinante et envoûtante : « sak mi roœd roul parol la roul ziska toultan roul » (« Ce que je cherche roule ces paroles là roule pour toujours roule »). Jean-Louis Robert ne se présente pas en français mais, « dann krwazé la lang » (« au croisement de la langue »), en créole. D'ailleurs, ce n'est pas par son œuvre qu'il commence, puisque, avant toute chose, il n'est ni écrivain, ni poète, ni même fonnkozèr, mais père de famille. Son mariage et ses deux fils passent avant. Faut-il voir là un signe particulier ? Oui, parce que la famille est le cœur dans lequel prend d'abord corps le langage : intime, à partager entre proches... La langue de Robert est la langue de l'intimité, cette intimité créole voilée par les ambitions et les « talibanaz » du français. Il ne s'agit donc pas de détourner le créole du français (comment pourrait-il en être ainsi, puisque Jean-Louis Robert est français), mais de retourner le créole dans le français. La multitude de ces liens, dans son œuvre, ne se lit pas par le biais d'une langue nationale autre, mais par le biais d'une langue régionale, elle-même fruit de bien d'autres langues, qui vient se mêler et s'entremêler à la langue nationale. C'est un « mélangue » vous dit-on, c'est un maillage, c'est un « tramayaz ». Ainsi, depuis le recueil de contes Larzor et autres contes créoles, jusqu'à sa dernière publication en 2007, le recueil de fonnkèr justement intitulé Tramayaz, en passant par le « roman » Creuse, ta tombe, ou les contributions en « nouvelles » à la revue en ligne Mondes Francophones, l'auteur a témoigné de la richesse et de la diversité de sa démarche : son œuvre n'est pas un tout totalitaire, mais elle se fragmente en une multitude de parcelles qui correspondent à autant de lieux de mémoire et de vie. Cette diversité travaillée en fond par le mélange (des genres et des langues, mais il faut y voir, en effets : des cultures...) semble ainsi permettre de réajuster les rapports qu'entretenaient entre eux les deux espaces séminaux de l'auteur : la France du continent et celle de l'océan Indien. Ce qui les unit ? Un langage. Et dans les creux de ce langage, un malentendu : l'une a cru que l'autre lui appartenait, l'autre a cru qu'elle ne pouvait exister que par l'une. Alors, non, rappelle le fonnkozèr, il n'y a pas l'une et l'autre, mais il y a les deux, ensemble, dans un rapport d'égalité :
– Stéphane Hoarau |
Oeuvres principales:
Romans:
- À l'angle malang. Saint-Denis (La Réunion): Grand Océan, 2004.
- Creuse, ta tombe. Îlle-sur-Tête (France): K'A, 2006.
Poésie:
- Au nom de l'impur, suivi de Lang bifide : femme fanm. Saint-Denis: Grand Océan, 2000.
- Mettre bas la capitale la poésie j'ouïs. Sainte-Clothilde (Réunion): Orphie, 2004.
- Tramayaz. Îlle-sur-Tête: K'A, 2007.
Contes:
- Larzor et autres contes créoles. Paris: L'Harmattan, 1999.
- Dédalage. Saint-Clotilde: Orphie / Saint-Denis: Département de La Réunion, 2003.
- Le Petit erre. Saint-Clotilde: Orphie, 2005.
Nouvelles:
- Lo gou zoliv vèr. Saint-Denis: Udir, 2005.
- voir aussi les liens ci-dessous.
Discographie:
- Poésique en mélangue. Poèmes de Jean-Louis Robert dits par lui-même. Îlle-sur-Tête: K'A (poèt larénion n° 13), 2007 (CD audio).
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Liens sur Jean-Louis Robert |
sur Île en île:
- Poésique en mélangue, trois poèmes du recueil Tramayaz par Jean-Louis Robert
dits par l'auteur : « (l'histoire sitarane) », « (l'angoisse est nacre je crois) » et « (la pousyèr mon zyètwal) ».
nouvelles de Jean-Louis Robert en ligne ailleurs sur le web :
- « Auto dofé » (nouvelle).Mondes Francophones (2007).
- « Photo d'amour ». Mondes Francophones (2008).
études et articles choisis:
- Eiffel. « Les maux d'ici sont aussi les mots d'ici ». Témoignages (31 mars 2004).
- Hoarau, Stéphane. « Lecture croisée de poèmes de Kirby Jambon et de Jean-Louis Robert : de la Louisiane à la Réunion, un même questionnement identitaire ? ». Mondes Francophones (2007).
portrait (en créole réunionnais):
- Hoarau, Stéphane. « Jean-Louis Robert » (portrait en créole réunionnais). Maloya.org (2007).
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