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Claude Pierre
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Débris d’épopée...
pour mon Île en péril

 

VI

1

Honneur !

Me revoilà avec mes mots malingres, ma colère sanglée de gestes déjà-vus, la consternation indélébile sur le visage comme une mauvaise excuse affublée d’un masque de glaise modelé par quel magicien chevauché et accablé de forfaitures.

2

Serais-je mon propre bourreau après avoir été mon propre dieu ; suis-je l’artisan de ma propre infortune ?

3

Rival des dieux n’ayant ni complice ni allié, d’où surgira l’oasis dans le soufre âcre de ce désert sans fin ?

4

Dans son délire d’extase, un poète, un jour, venu peut-être trop tard, rêve d’une épopée merveilleuse ; mais, les images qui l’assaillent s’abîment et sombrent dans la tourbe écumeuse du scandale et du crime.

5

Est-ce l’image de ce gibier de la stupeur frappé par la foudre et la glaive amère de l’horreur qui me précède, me suit, infiltrant partout dans mon esprit le venin du mal-vivre ?

6

Et ce furent surprises grimaçantes inscrites depuis sur un tableau d’horreur au quotidien : chocs, corps à corps, massacre, fuite, disparition, extermination.

7

Jadis, un navire dans le port d’Isabelle, pour l’Espagne devant faire voile, le Cacique Caonabo dans son plein droit de résistance vaincu y fut embarqué de force ; le vaisseau sombra avec le royal passager en initiation aux vêpres imbibées de sang.

8

Et voilà comment le sort fait à un homme imprime à jamais un caractère de deuil, une permanence de désastres au destin d’un pays marqué à jamais.

9

L’opulence du Xaragua a valu à Anacaona la pendaison. Ce drame d’avant-scène est-ce signe funeste, marque prémonitoire d’une histoire embobinée par un mauvais génie, sous l’empire des ombres, dans l’exaction et le foudroiement des totems ?

10

Naufragée séculaire, proie d’un génocide programmé dans l’avant-jour de la déroute et du sacrifice, dans quelle débauche de violence enfonces-tu tes pas sans jamais plus rattraper ta première innocence pour l’avènement d’une posture apaisée ?

11

Ayiti, Quisqueya, Bohio, St Domingue, Haïti de tous les périls, tu tournes en rond et jamais plus dans tes circonvolutions d’Île enivrante et enivrée, tu n’as retrouvé le repos ; et, sans répit, tu brasses inlassablement l’ipéca du malheur avec le sang du crime dans l’écuelle du désespoir.

12

Au lieu de semences de limailles et de boucles de soleil, est-ce poussières d’épopée sur fond de déblosailles (*) que tu files à longueur de saison ?

13

Lectrices, lecteurs, excusez-moi de faire usage de mots miens, mots enduits de fiel ; il m’est urgence de parler de choses sans gaieté ; pour les cracher, je n’ai que l’accent de mes tripes ; une poésie qui dans l’urgence éructe, débonde.

14

Il est question de butin, d’une République coincée suant sueur et eau, dégoulinant et qui finit sur pied, s’abandonnant avec effusion au naufrage.

15

Un pays sans repère, sans mémoire, sans nul goût de vivre ; dégoûté, égoutté, jouissant avant terme du spectacle de sa sépulture dérobée, ravie à soi-même et au monde dans les gorges de l’oubli.

16

Le gréement de mon Île est calfeutré de périls boursouflés. Mon Île est un monticule hirsute, un tap-tap bariolé coincé au signet de l’enfouissement et du carnage, dédié à la désolation, à la mort, au néant. Elle est harponnée par les tourments d’une vie végétative entre les monstres aux carapaces d’écailles tranchantes et un débris de sédiment.

17

Honneur ! je vous salue bien bas.

18

L’innocence du sage transpire dans la simplicité des syllabes découpées au tablier de l’amitié, du dévouement pour une Haïti figure de proue qui persiste et signe le bel exemple.

19

Un Marcadieu, sautant de son cheval pour embrasser et partager le martyre d’un empereur tombé sous les balles parricides de conjurés frappés de démence soudaine, bourgeonne ; une folle offrant la sépulture, fleurit : Défilée, la bien nommée.

20

Et voilà, l’Île tendre, douce, pavée de cretonnes, aux prises avec les météorites de haine dans le fracas des turbulences, l’aboiement des tourmentes et le tohu-bohu des engueulades, des empoignades, des bousculades, des cavalcades et des mitraillades forcenées où le geste du vaincu se confond avec celui du vainqueur, le langage de la victime avec celui du bourreau, les deux enlacés dans une danse macabre du bien et du mal une étreinte zenglendouesque (*) de destruction.

21

Encore un aujourd’hui accablé de stigmates, ceinturé d’un cilice mortel ; Île calibrée, criblée de souffrances, je vous suis attaché.

22

Pourtant, la misère est si délabrée, si fripée, si élimée, si ratatinée, si décatie, si engluée qu’on se demande quelle mâle-mort est passée par là ; quelle désolation a pompé la tendresse de tes reins ?

23

Comment réconcilier cette mer infiniment bleue, ce paysage amorti de sucre en fruits et de lingots en tranches de soleil avec l’arbre de la liberté enté sur ton âme de fer dans l’envers de la vie ?

24

Par quel hasard le désastre a planté sa tente, ancré le deuil de la terreur jusqu’à crever les yeux, jusqu’à briser les membres aux mots-cent-mille-années-lumières des poètes, jusqu’à chasser la poésie du golfe magique et de la tour d’ivoire, les génies bienfaisants ?

25

Sans relâche, j’exalte la vie pour faire honneur à la création, magnifier les étrangetés de l’humanité dans la dignité et la recherche du bonheur universel ; lueur vouée à la sagesse des peuples, le poète armé de mille patiences, en empathie avec son environnement torturée, sa blessure vive, son univers, supportée comme le fardeau du siècle, continue sans défaillance sa fouille.

26

Aujourd’hui, avec sérénité, il observe un monde accroupi, affaissé, cassé et ne s’y reconnaît point.

27

Cette terre matraquée, cadenassée, verrouillée, ce bled borgne aux cours d’eau asséchés, aux venelles exsangues livrées aux hordes faméliques, livrées à elles-mêmes, confrontées à un avenir tronqué, contrarié, bouché, condamné au mutisme, hier ce fut moi, c’était moi et c’est moi à ce jour.

28

Hier, c’était l’or du Cibao, c’était l’incroyable opulence de Saint-Domingue assise sur le mouvement du négrier et la géhenne coloniale sur le dos et le sang du Nègre ; l’Occident, en or, sucre, bois d’œuvre, denrées et épices exotiques rythmait l’érection d’arches, de voûtes, de rotondes somptuaires de Madrid, de Rome, de Paris et de Londres préparant un aujourd’hui calamiteux.

29

Et par un réveil jamais vu, une mise au monde pour recouvrer son nom fondateur, Haïti a dû se défaire de l’essentiel de son trésor au prix de Koupe tèt boule kay (*) et une fois recouvré le nom, comme par magie, la terre a perdu à jamais le symbole et le don des joies simples dans l’indolence des gestes.

VII

Coup pour coup

1

Aujourd’hui, sous la férule de lieutenants locaux et de proconsuls à langue de bois, j’involue à pas forcés à la mesure d’un pouvoir impérial imposé à toute la terre à coups de matraque.

2

Au corset mirifique d’un ajustement assassin, au rythme chaotique des corporates de Wall Street.

3

Aujourd’hui, me serais-je battu pour que d’autres en jouissent, dilapident, ruinent l’avenir en détournant les fruits ?

4

L’ajustement, c’est le nouveau refrain, la sainte oraison à la mode.

5

En ces temps d’épouvante, l’élégie est en déroute, aux abois ; l’inspiration en planque, l’espoir brouillé, la parole du poète ternie, en berne.

6

Le citoyen dépossédé de son souffle, livré à un marché homicide, dans sa course forcenée aux profits ânonne à rebrousse-poil :

Dollars, dollars, dollars ; coca cola, blue jeans, dollars ; crédit cards, pétrole, dollars ; Mercedes Benz, Rolls Royce, pétro dollars ; zone franche, paradis fiscaux, bonheur-bonbon, sweet hearts, bébés-candies, dollars ; narco, folie furieuse, violence, dollars ; crack paupérisation, dépravation, deuil, mort ; désastre, démence, déviance, désespoir.

7

Au verso du dollar, à l’envers du décor, qui a-t-il au-delà du clinquant et de la matière ? Impasse.

8

Néant.

9

Qu’on se ressaisisse ! Ou, ce qui nous attend : sombrer et disparaître.

VIII

1

L’homme n’est pas loin, fort heureusement et l’humanisme tapi, à l’abri des bourrasques soufflées par les chevaux-vapeurs de la finance, arbore un visage calme, baigné de sérénité, un sourire tranquille aux grands yeux radieux de poète et l’image d’un possible évanescent, assoupi dans une débauche vert tigre à chanter au présent.

2

Je m’interdis de répondre à la provocation ; me refusant avec fermeté, à taire les méfaits des prédateurs d’ici et d’ailleurs, par calcul, lâcheté, couardise ; ne pouvant répondre coup pour coup à vos coups, n’étant pas en mesure de vous opposer une réponse conforme, vous en avez pris avantage pour me brimer, me piétiner et m’imposer votre loi.

3

Serait-ce sans rémission ? parce que je mange dans votre sébile, que je m’habille de vos rebuts, que je me tiens informé à partir de vos montages frelatés ; serait-ce parce que je regarde par vos yeux que vous m’ajustez vos idées vous pensez que je vis content ?

4

Non trois fois non ; je ne suis pas content de moi ; je suis en état de choc, en état de siège, en état d’insurrection, j’écume, je gronde, je mugis et mes forces s’éparpillent ; je n’ai que des mots.

5

J’ai perdu mes attributs d’homme jusqu’à la mémoire de mon rythme, sa mélodie native ; et le chant refuse de prendre son envol ; il plafonne au ras de la luette en hurlements, s’aplatit, cri rauque, lacéré, syncopé en légendes décousues, en berceuses balafrées, en arpèges de cigale.

6

Mes cent mille façons de sourire, de rire, de jouer les indigènes, d’imiter le pape, le papou, le gourou ; d’homologuer mes faux départs ; mes cent mille façons de transiger mes avortements, de flageller mes renoncements, mes reniements, mes arrachements et pourquoi pas aussi de célébrer mes attachements, mes projets prolifiques, mirifiques, mes promesses culbutées, perdues, noyées.

7

Rasséréner ce vivier de violence et de haine, ce marigot de perdition pour que la vie exulte son plein de vie, aboie, grogne, coasse, croasse, nie, dénie, renie, se renie, poussant à plénitude vers la voie de la dignité.

IX

1

Sera-ce toujours ce cloaque de déshonneur, notre Île ? Dites pourquoi depuis des lustres, par tous les signes, le rossignol nous partitionne-t-il son adieu ; où est la Perle de jadis ?

2

L’oracle obstiné dans son silence a donné sa langue à cent mille chats taciturnes. Cette espèce de pirogue vautrée, sombrée dans l’échouage des débauches et le cauchemar des criantes privations, est-ce l’ombre perdue d’Antilia ?

3

Quel pas doit franchir un homme à côté de ceux qui n’ont d’homme que l’apparence, le frétillement de la vipère ou l’exubérance du chimpanzé ? Démissionnaires, velléitaires du dur métier d’homme, placardant des affiches d’hommes-goulots, d’hommes-impasses qui n’en mènent pas large et ne mènent nulle part.

4

Fort heureusement, il y a encore des hommes-estuaires, des hommes-écluses, des hommes plein-vent, amoureux du grand large, explorant la sagesse, la science, l’imaginaire de l’infinie vérité en perpétuelle quête de soi-même.

5

Ceux-là ne mourront pas ; non, nous ne mourrons jamais ; le poète rejette l’image blafarde de l’insulaire îlien, obtus, boursouflé, balourd, barricadé dans ses idées reçues.

6

À corps perdu, revendiquer l’engagement du passeur en mission d’éclaireur à tout coup, à tout cœur.

Épilogue

Rêver la vie,
une longue promenade,
un bivouac de récréation ;
déchirer les voiles, traverser la terre
comme une écluse
décorée aux couleurs du temps,
jouir des lactescences de lune, des chatoiements
d’arc en ciel,
paver d’ombrages, les bras de mer
d’un continent à l’autre,
tourner à loisir, les manettes du vent,
de sorte que les pôles mélangent
leurs souffles
et qu’on parcoure d’un pont à l’autre,
d’une île à l’autre, dans le frémissement des frontières,
toujours le même climat d’apaisement ;
circuler sans papier, sans interrogatoire,
sans pagne ni manteau,
nus, en toute liberté.

La mappemonde enfin,
prenant le temps d’étoffer ses arbres, pourlécher
ses oasis, les frontières s’aboliront d’elles-mêmes
dans la déroute des duels,
la révocation des édits
sans tortures ni famine.

RESPECTS ! ! !

– Claude Clément Pierre
Pétion-ville, octobre 2003

Glossaire:

déblosailles : mot d’origine créole signifiant esclandres, rixes accompagnés de gros mots. [retour au texte]

zenglendouesque:  employé ici comme adjectif dérivé du mot créole zenglendou et signifiant crapuleux, cruel, horrible. [retour au texte]

Koupe tèt boule kay : slogan d’origine historique de l’armée indigène de Dessalines et signifiant : sauter les têtes et raser les habitations.   [retour au texte]

« Débris d’épopée... pour mon Île en péril » de Claude C. Pierre est un poème inédit, dont cette dernière partie est publiée pour la première fois sur « île en île » avec la permission de l’auteur. En intégralité, le « récit poétique » est publié sous le titre Débris d’épopée... aux Éditions David (Ottawa) en 2004.

© 2004 Claude C. Pierre ; © 2004 « île en île » pour l’enregistrement audio
Enregistré le 3 novembre 2003 dans la bibliothèque du Petit Séminaire Collège Saint Martial à Port-au-Prince; introduit par Josaphat-Robert Large.
tous droits réservés

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mise en ligne : 26 janvier 2004 ; mise à jour : 2 août 2004