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Arlette Peirano
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Kanak blanc

(extrait)

     Morgane parut gênée de ce que Franck appelait la surprise. Elle aurait préféré qu'ils se soient faits depuis quelque temps déjà à l'idée de travailler avec une femme.

     Louise et Maléko approchèrent, les yeux baissés, empreints d'une timidité propre à leur tempérament océanien. Louise portait une robe mission très colorée et Maléko se présenta torse nu, portant un short qui avait dû probablement faire la guerre tant il était plein de taches et de trous. Franck leur annonça très simplement : Je vous présente Morgane Lefèvre, c'est elle la patronne à compter d'aujourd'hui !

     Les deux employés levèrent enfin les yeux et émirent un sourire mitigé. Morgane se sentit tenue de faire un pas vers eux pour briser l'effet paralysant de cette présentation somme toute assez sèche.

     – Bonjour à tous les deux ! dit-elle gentiment. Louise s'occupe de la maison, n'est-ce pas ?

     – Oui, madame Lefèvre, répondit-elle avec beaucoup de réserve.

     – Appelez-moi Morgane, ce sera plus facile.

     – Oui, madame Lefèvre, répéta-t-elle. Mais s'apercevant aussitôt de sa maladresse, elle porta la main à sa bouche et pouffa d'un « iossi », une expression familière de déconvenue, avant de rectifier, « oui, madame Morgane ».

     Morgane sourit devant la simplicité de cette jeune Mélanésienne. Elle se tourna alors vers Maléko et demanda :

     – Et vous, Maléko, que faites-vous ?

     Maléko se troubla encore plus que Louise et, avec son accent wallisien prononcé, répondit, hésitant :

     – Moi, madame, je... je... je plante et j'arrose tous les jarbres qui qui chont dans la cherre.

     – Oui, intervint Franck en voyant les yeux interrogateurs de Morgane qui ne comprenait pas un piètre mot de ce langage hachuré et inhabituel, Maléko est le jardinier de la propriété. Il est originaire de Wallis comme tu as pu l'entendre.

     – Ah bien ! fit Morgane, évasive. Des îles Wallis ? Mais vous êtes bien loin de chez vous !

     – Non, moi je chuis né ichi, réussit-il à dire cette fois sans bégayer, mais toujours en chochotant.

     Morgane renonça à comprendre d'emblée toutes les subtilités de cette population hétéroclite et décida qu'elle essaierait de décrypter plus tard le langage de chacun.

     – Et si tu me montrais la maison, demanda-t-elle en se tournant vers Franck avant de s'emparer d'un des sacs couverts de poussière à l'arrière du véhicule. Puis elle se dirigea vers la terrasse, une pièce rajoutée, construite tout en bois et qui lui faisait penser aux terrasses de la Louisiane.

     Franck lui emboîta le pas et sollicita ensuite l'aide de Maléko pour vider aussi de la benne du véhicule le matériel rapporté de la ville. Ils prirent les bagages restants, également recouverts de cette poussière rouge accumulée tout au long de la route et que Louise, collée à leurs pas, tapotait en faisant claquer un chiffon.

     Il n'était pas question de pénétrer dans les appartements sans elle. Louise voulait bien être dorénavant la deuxième femme de cette maison mais elle tenait à montrer aussi qu'elle faisait partie intégrante de cette demeure. Elle allait se révéler par la suite très précieuse pour Morgane. L'avenir montra en effet qu'elle ne rechignait jamais aux tâches ménagères. Elle fut aussi une source inestimable d'informations sur les particularités de la coutume kanak. Quant à Maléko, il se montra réticent au départ et regardait Morgane toujours un peu en biais. Alors, pour réussir à s'imposer, elle décida de l'apprivoiser en lui parlant toujours droit dans les yeux.

     Ce stratagème finit par payer. Un jour, il comprit que c'était elle la patronne et qu'elle était tout à fait capable d'ordonner et de diriger aussi bien qu'un homme. À partir de ce jour-là, ils s'occupèrent ensemble des plantations et il devint pour elle plus qu'un conseiller, allant jusqu'à lui faire découvrir de nouvelles espèces de palmiers très rares, sa passion après celle de la pêche. Elle-même réussit à l'intéresser à plusieurs de ses propres recherches.

     Lors de son installation, Morgane prit possession d'une chambre isolée à la sobriété monacale. Un lit double, une chaise pliante en guise de chevet et une grande armoire. Le miroir semblait être le seul luxe. Mais elle était habituée à la simplicité et n'en fut pas choquée. Le reste des dépendances, de style colonial, paraissait plus confortable. Elle se réjouit de cet exotisme nouveau.

     Trois autres employés occupaient une habitation typiquement locale, une grande case érigée à côté d'une petite rivière qui traversait la propriété. Ils dormaient rarement sur place, préférant rejoindre chaque soir leur tribu voisine. Juste à côté, se trouvait un petit faré au toit de paille qui ressemblait à une maison de poupée. Le soir même, elle fit la connaissance de Dick et Ixéko, deux hommes de terrain, chargés du reboisement des sites miniers dévastés par l'extraction du minerai de nickel qui faisait la richesse du pays.

     Franck la mit en garde pour la première fois.

     – Sois très ferme avec eux, n'autorise aucune fête ici, il y aurait aussitôt des débordements. Ces gaillards-là ne savent pas boire et dès qu'ils abusent de la boisson, ils sont incontrôlables. Tu ne pourrais pas les contenir toute seule. Tu pourras par contre compter sur Josué. C'est un homme de confiance qui ne boit jamais. Il ne sera là que demain car un décès a endeuillé sa famille et il m'a demandé un jour de congé. Officiellement, Josué est ton adjoint. C'est un homme sur lequel tu pourras te reposer entièrement. Je le mets au courant de tout, cela permet de s'absenter de temps en temps en toute tranquillité. Ne le mésestime pas, il est très intelligent.

     Morgane fut heureuse de savoir qu'elle pourrait compter sur quelqu'un de bien. C'était rassurant pour elle. Avoir la responsabilité de tout ce personnel l'impressionnait plus qu'elle ne l'avait pensé au départ. Elle manquait d'expérience mais ne devait à aucun moment faire preuve ni de maladresse ni de faiblesse.

Cet extrait de Kanak blanc, par Arlette Peirano, a été publié pour la première fois dans le roman du même nom chez Pearl édition (Nouméa, 2001), pages 22-24.

© 2001 Arlette Peirano
tous droits réservés

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mise en ligne : 1er mai 2005