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Shenaz Patel
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Sensitive

     Je ne sais pas si je dois être contente ou triste de ce qui s'est passé hier. Quelque part, c'est comme si je l'avais souhaité, mais maintenant que c'est arrivé, je me demande si je n'ai pas eu tort.

     Mam, elle se plaignait souvent d'avoir mal au bras. À l'épaule plus exactement. Tu sais c'est vraiment dur ce qu'elle fait. Ils appellent ça la navette. Au début, je n'ai pas compris. Pour moi, la navette, c'est le bus qui va et vient tous les jours entre la gare et notre quartier. Un bus si petit qu'on a l'impression qu'il a été fait pour des minus. On y est tous entassés les uns sur les autres, assis, debout. Le contrôleur passe son temps à nous criailler dessus, veut qu'on s'empile vers l'arrière pour faire monter toujours plus de monde. À croire qu'il s'imagine qu'il est extensible son bus de rien du tout. Le pire, ce sont les vieilles tantines qui voient bien que le bus est rempli mais qui montent quand même. Faut dire qu'entre deux passages, il faut attendre au moins trente minutes. Ils ont les horaires qu'ils veulent ces bus. Les mauvaises langues disent que leurs propriétaires obtiennent leur patente en travaillant comme agents pour les élections. Alors après évidemment, ils peuvent se permettre de faire tourner la pendule comme ils veulent.

     Ti dimoun touzour ki payé, dit Mam.

     Les vieilles tantines, dès qu'elles grimpent dans le bus, elle repèrent tout de suite les enfants. Elles s'avancent vers nous et nous demandent d'une voix geignarde de leur faire une petite place. Tu parles d'une petite place. Si tu ne bouges pas assez vite, elles te poussent sans gêne d'un bon coup de derrière et s'installent, toi coincé comme une décalcomanie.

     Tu comprends que je ne voyais pas trop pourquoi Mam parlait de la navette qui la fatiguait dans son travail. Puis un jour j'ai vu un reportage à la télé chez Nadège. Des ouvrières tenaient dans une main l'extrémité d'une machine qu'elles faisaient aller et venir, devant, derrière, comme une rame qu'on pousse et qu'on ramène sans arrêt. Sauf que là, on ne doit pas vraiment avoir l'impression d'avancer, même s'il paraît que ça finit par tisser du fil.

     C'est ce que Mam fait à l'usine. Tu te rends compte. Ce mouvement, toutes les trois secondes, toutes les minutes, toutes les heures, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, tous les ans. Rien qu'à le penser, c'est interminable.

     Je comprends qu'elle soit fatiguée, Mam.

      Qu'il existe quelqu'un qui ait imaginé une machine pareille, ça me rend dingue.

     Quand je l'ai dit à Mam, elle a levé les yeux en l'air comme si je disais n'importe quoi.

     Une fois de plus.

     « Toi, toujours avec tes petits hameçons », qu'elle me reproche. N'empêche, j'aime bien quand elle me dit ça. Je me vois, moi, avec plein de petits points d'interrogation qui dansent autour de ma tête et s'accrochent aux nuages.

     Depuis ce reportage à la télé, j'avais peur que Mam finisse par se démolir. Parfois je l'imagine, rentrant à la maison, le bras complètement démanché, le bras qui se serait dessoudé là, à l'épaule, et qui pendrait d'un côté, plus long, dépassant le genou. Cette image me court après. Elle est là, jusque dans mes yeux, et peu importe ce que je regarde, parfois c'est elle qui s'impose en prenant toute la place. Et j'ai beau cligner des paupières pour essayer de la chasser, elle s'accroche, elle s'accroche, elle palpite là dans ma tête, tu sais, je vois Mam qui vient vers moi, dans ma tête, tu sais, je vois Mam qui vient vers moi, dans ma tête, elle avance, elle avance, avec son bras long qui pendouille d'un côté, et ça lui donne un drôle d'air, comme si elle boitait de l'épaule.

     Finalement je crois que ça n'arrivera pas.

     Je devais dire heureusement, mais je ne suis pas tout à fait sûre.

     Hier, je n'ai pas compris pourquoi, Mam est rentrée à midi. Et là je vais te dire, j'ai eu l'impression que ce n'était pas son épaule mais sa mâchoire qui s'était décrochée et affaissée.

     Comme si son visage avait trébuché et s'était mal remis en place.

     Comme si son visage tout entier s'était mis à boiter.

     Ses lèvres tremblaient, ses yeux aussi.

     Elle s'est assise sur le perron, et elle est restée là sans rien dire. Je suis allée m'asseoirà côté d'elle et j'ai essayé de passer mon bras autour de son cou.

     Elle n'a pas bougé.

     Je l'ai attendu, attendu.

     Elle restait là, raide, immobile, avec juste cette palpitation des lèvres et des yeux, qui ne s'arrêtait pas. Au bout d'un moment, j'ai commencé à avoir un peu mal au coude, c'était quand même une position pas très confortable. J'ai tenu encore un peu, et après quelques minutes, j'ai moi aussi commencé à trembloter.

     Je suis allée voir Nadège. Elle m'a raconté. Lorsque Mam et ses collègues sont arrivées à l'usine le matin, la porte était fermée. Elles n'ont même pas pu entrer dans la cour. Il y avait une chaîne sur la grille. Avec un gros cadenas. Fini. Terminé. Usine fermée. Juste le jour de la paye. Elles ont attendu, attendu. Enfermées dehors. Au bout de deux heures, une personne est venue leur dire que l'usine était en faillite. Morte quoi.

     C'est bizarre, elle ne m'avait pas paru malade leur usine. Le patron, l'autre jour dans sa grosse voiture, il n'avait pas l'air mal du tout, il conduisait vite comme d'habitude en passant dans les flaques et en éclaboussant tout le monde. Il semblait normal.

     Mais ça remonte à quelques temps. Depuis, on dit qu'il est allé à Madagascar, il paraît que c'est un grand pays où la main-d'œuvre coûte moins cher. Ça fait tout drôle d'entendre ça. Je pense à Mam, posée sur une étagère dans la boutique de Gro Sinoi, entre les paquets de nouilles à trois roupies et les bouteilles de vin jaune à quarante roupies. Mam, avec un prix collé sur le front, des toiles d'araignées dans les cheveux et de la poussière sur sa jupe. Trop chère.

     On leur a dit, rentrez chez vous. Le ministère va voir ce qu'il peut faire. On va vous recontacter.

     Mam, elle répète qu'il n'y a pas de bon Dieu sur la terre pour les pauvres gens.

     Je ne sais pas quoi lui répondre.

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Ce passage du roman Sensitive de Shenaz Patel a été publié pour la première fois dans le roman aux Éditions de l'Olivier (Paris, 2003), pages 103-109.  Il est reproduit avec la permission de l'auteure.

© 2003 Éditions de l'Olivier / Le Seuil ; © 2004 Shenaz Patel et « île en île » pour l'enregistrement audio
Enregistré à Beau-Bassin (Maurice) le 1er mai 2004

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mise en ligne : 10 juillet 2004