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Émile Ollivier (1940-2002)
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Émile Ollivier : l'obsession de la mémoire

par Hugues Saint-Fort

     La dernière fois que j'ai rencontré Émile Ollivier, c'était le dimanche 10 mars 2002, au restaurant Red Fort, à Westbury, Long Island. Il avait été invité par la Fondation Mémoire dans le cadre du long travail de revitalisation de la mémoire haïtienne que poursuit inlassablement cette Fondation. Exactement huit mois après, jour pour jour, le dimanche 10 novembre 2002, Émile Ollivier, victime d'une soudaine et brutale crise cardiaque, disparaissait à Montréal où il vivait depuis près de trente-cinq ans.

     Ollivier a bâti de Montréal toute son œuvre littéraire. Une œuvre littéraire majestueuse, somptueuse, rayonnante, mais aussi étrangement douloureuse, à la fois authentique et imaginaire. C'est une œuvre qui porte la marque d'Haïti dont la culture, l'histoire, l'imaginaire, les traditions exhalent de chaque page de ses huit livres majeurs de fiction, sans parler de ses ouvrages de sociologie et de réflexion politique. Ollivier a écrit que «si j'ai quitté Haïti, Haïti ne m'a jamais quitté» (Lettres québécoises, été 2001). L'œuvre littéraire d'Émile Ollivier (je connais assez mal ses œuvres de sociologie et de réflexion politique) constitue un édifice imaginaire patiemment élaboré dans lequel Paysage de l'aveugle contient l'essentiel des thèmes fondamentaux qui ont été repris, raffinés et surdéveloppés dans les œuvres postérieures. Dans cet édifice, Repérages constitue le soubassement théorique de la fiction olliviérienne, les premières pierres de la recherche d'une philosophie de l'écriture, et Mille eaux, un retour sur soi dans ses identités les plus profondes, un plongeon dans l'enfance dont Ollivier lui-même a dit que la sienne «a été à la fois un enfer et un paradis» (Boutures, février 2000).

L'œuvre littéraire d'Émile Ollivier

     Paysage de l'aveugle, publié en 1977 chez Pierre Tisseyre à Montréal est le premier texte de fiction d'Émile Ollivier. Peu connu du grand public, ce livre est pourtant extrêmement important dans l'œuvre du romancier qui a déclaré: «Je me rends compte aujourd'hui que Paysage de l'aveugle contenait déjà mes thèmes fondamentaux: l'errance, l'exil, mais aussi la joie, tout est là» (Lettres québécoises, été 2001).

     L'année 1983 représente certainement un tournant dans la carrière littéraire d'Émile Ollivier. C'est en effet au cours de cette année-là qu'il fait paraître chez Albin Michel, à Paris, Mère-Solitude, un roman qui, à certains égards, rompt avec une certaine tradition du récit littéraire haïtien. Rejetant la linéarité traditionnelle des narratives haïtiennes, ce roman est, à travers l'histoire de la famille Morelli établie en Haïti depuis près de quatre siècles, une longue descente dans l'histoire d'Haïti. On y voit circuler ou évoquer sous forme de fiction des personnages qui ressemblent étrangement à des personnages bien connus de l'histoire d'Haïti; des allusions à des événements historiques haïtiens pullulent; des explications sont offertes au sujet de l'émergence de certains groupes socio-ethniques du corps social haïtien, comme ces commerçants syriens et libanais qui «fuyaient les persécutions turques dans les provinces arméniennes» (Mère-Solitude, 81) et dont les hommes au pouvoir avaient favorisé l'intégration et «permis d'exercer le commerce de détail».

     Il y a une ironie étrange dans ce livre douloureux et tragique: le narrateur, Narcès Morelli, est obsédé par un sentiment funeste dès qu'il s'agit du mois de novembre. Du début du roman jusqu'à sa conclusion, le narrateur est travaillé par des prévisions tragiques au sujet du mois de novembre: «Je n'ai jamais aimé novembre, le mois le plus cruel de l'année. Tout commença un dimanche de novembre poisseux» (Mère-Solitude, p.12). Cette phrase allait se répéter tout au long du roman sous une forme ou sur une autre, soit par le narrateur, soit par le personnage principal du roman. Les dernières lignes du roman reviennent encore avec les sentiments négatifs entretenus par le mois de novembre: «Puis reviendra la poisse de novembre, le mois le plus cruel de l'année. La cruauté de novembre ramènera dans les mémoires l'anniversaire de la mort de Bernissart» (Mère-Solitude, p.209).

     Ollivier est mort brutalement un mois de novembre. Doit-on voir là un cas exceptionnel de prescience personnelle? Ollivier avait-il pressenti près de vingt ans auparavant que sa vie allait basculer un jour de novembre? A-t-il choisi la littérature pour nous en parler? Quelle relation y a-t-il entre Narcès Morelli, le narrateur de Mère-Solitude dans sa quête tragique sur la vérité au sujet de ses origines et de son pays, et l'écrivain Émile Ollivier lui-même?

     Trois ans après Mère-Solitude, en 1986, Ollivier publie encore chez Albin Michel, La discorde aux cent voix. Ce roman, au titre ô combien poétique, est peut-être celui dont la critique a le moins parlé, peut-être à cause de son caractère comique, amusant, humoristique. Il y a cependant dans cette fiction d'Ollivier une description symbolique des divisions sociales et épidermiques qui ont ravagé les structures les plus profondes de la société haïtienne et qui témoignent si bien de cette «irresponsabilité des élites politiques et économiques» dont parle Ollivier.

     Avec Passages, publié en 1991 à Montréal aux éditions de l'Hexagone et en France aux éditions du Serpent à Plumes en 1994, Ollivier réintroduit dans son œuvre une thématique fondamentale, celle de l'exil et crée une structure narrative où s'emmêlent le destin de Normand Malavy, un intellectuel haïtien exilé au Québec depuis une vingtaine d'années et celui d'un groupe de boat-people haïtiens. Passages est un roman au souffle puissant où l'on retrouve les marques fondamentales qui vont consacrer Ollivier comme l'écrivain le plus représentatif de la modernité des lettres haïtiennes. «Il m'apparaît que nous nous situons tous entre l'enracinement et l'errance, que tous nous appartenons à des lieux multiples. Nous sommes traversés par des multiplicités, et des multiplicités nous traversent» a écrit Ollivier. Passages est une magnifique interprétation de cette réflexion. Certains chapitres sont de véritables morceaux d'anthologie. Le chapitre cinq – «Le naufrage de la Caminante» dans la deuxième partie du roman où Ollivier décrit la disparition de Noelzina emportée par les vagues qui avaient assailli son bateau de fortune – constitue la description la plus pathétique du drame de la mer des boat-people haïtiens.

     En 1995, Ollivier retourne chez Albin Michel pour y publier Les urnes scellées. Dans ce roman, le thème du retour au pays natal et l'impuissance désespérée du migrant face à un pays et à des compatriotes qu'il ne comprend plus en font peut-être le texte le plus proche de certaines situations que Ollivier lui-même aurait vécues lorsqu'il était rentré en Haïti vers la fin des années 1980. Les urnes scellées, c'est le roman de l'échec du retour au pays natal, la difficulté pour les dyaspora de se réinsérer dans le corps social haïtien après des années passées dans l'émigration. Ce thème est une dimension vivement actuelle du drame de certains membres de la diaspora haïtienne et j'en ai parlé la semaine dernière, ici même. Dans quelles conditions le retour au pays natal peut-il être possible pour des migrants haïtiens qui ont longtemps vécu en terre étrangère? Cette question est destinée à prendre de plus en plus d'épaisseur au fil des années. D'autre part, la multiplicité sémantique du titre semble constituer une invitation de la part de l'auteur à nous faire lire son texte et l'histoire de son pays à plusieurs niveaux.

     En 1999, Ollivier publie chez Gallimard, dans la collection Haute Enfance, Mille Eaux. Ce petit ouvrage autobiographique occupe par sa forme même une place à part dans l'œuvre littéraire d'Ollivier. Chaque chapitre du livre est accompagné d'un poème qui fonctionne comme une respiration parfois calme, parfois haletante, mais toujours tendre, comme celui-ci:

Enfance
Ô mon enfance !
Je me tourne vers toi.
Puis vers eux.
Puis vers toi.
Vers eux.
Puis de nouveau vers toi.
Enfance
Ô mon enfance.

     En 2001, Ollivier publie chez Albin Michel un recueil de nouvelles intitulé Regarde, regarde les lions, puis chez Leméac, au Canada, un petit livre théorique, Repérages, dans lequel il fait le point sur les thèmes fondamentaux de sa réflexion d'écrivain: l'exil, la migrance, l'histoire comme point de repère, les identités multiples, la mémoire collective et personnelle.

Les thématiques d'Ollivier

     Les thématiques olliviériennes sont nombreuses et prenantes et se recoupent parfois au sein du même roman. L'exil est la base de départ de cette œuvre capitale et Ollivier a dit qu'il a lui-même beaucoup réfléchi sur ce thème. «Je me suis aperçu que l'exil est un malheur, puisque c'est un arrachement. C'est donc une violence. Mais on ne peut pas demeurer toute sa vie dans une posture de souffrance. A un moment, il faut savoir tourner nos inconvénients en avantages. C'est ce que j'ai essayé de faire» (Notre librairie, janvier-avril 1998). Ollivier s'est servi de l'exil à son avantage sur le plan personnel en s'adaptant à la terre d'accueil jusqu'à en devenir l'un des intellectuels les plus réputés et en produisant une œuvre littéraire dont la puissance de l'imaginaire permet d'évacuer la nostalgie du sol.

     La mémoire constitue la seconde grande thématique de l'univers olliviérien. Elle est le lien direct au passé. Elle peut prendre une dimension collective ou personnelle. Ollivier est extrêmement conscient du rôle de la mémoire à la fois dans sa condition de romancier et dans sa condition de migrant: «La mémoire est nécessaire qui permet de ne pas perdre ses points de repère». Ayant vécu au Québec plus longtemps qu'il n'a vécu dans son pays natal, Ollivier a eu peur de se couper de ses racines et a érigé la mémoire comme compagnon indissociable de son existence de migrant.

     Entre la mémoire et l'exil, Ollivier a inséré la thématique compliquée de l'identité. Qu'est-ce qui caractérise un Haïtien aujourd'hui? L'Haïtien d'Haïti, de New York, de Paris, de Montréal, est-il le même Haïtien? Devrait-on parler de nouvelles identités haïtiennes? Pour Ollivier, «l'identité relie la mémoire et le mouvement. Mais il s'agit toujours d'une identité éclatée, reconstruite de façon permanente...» (Lettres québécoises, été 200). Ollivier a beaucoup réfléchi sur la question de l'identité et y a consacré des pages profondes dans Repérages. «Identité et culture ne sont pas des réalités figées. J'ai appris très tôt qu'il y a une fiction du retour et que même des gens qui retournent physiquement se sentent un peu coincés, piégés, floués, parce que souvent il y avait un désir de retour à l'origine et quand on y retourne, on a la nostalgie de la société que l'on vient de quitter» (Notre librairie, janvier-avril 1998).

     Depuis le 10 novembre 2002, la puissante voix littéraire d'Émile Ollivier s'est tue. Son œuvre restera cependant avec nous aussi longtemps que le texte écrit fera partie de notre univers de communication.

Ce texte d'Hugues Saint-Fort, « Émile Ollivier: l'obsession de la mémoire », est légèrement modifié de celui paru pour la première fois dans la colonne de Saint-Fort, "Du côté de chez Hugues", dans l'hebdomadaire Haitian Times (4.48, novembre 27-décembre 3, 2002: 2). Reproduit avec permission. Hugo274@aol.com

© 2003 Hugues Saint-Fort
tous droits réservés

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mise en ligne : 10 novembre 2003