Sommaire
Malgré la prolificité,
la visibilité voire la consécration récente de
la littérature antillaise et plus particulièrement de
certains romans antillais, on peut affirmer que les études critiques
qui sont faites de ceux-ci privilégient, la plupart du temps,
leur contenu, leur dimension «utilitaire» et ce, au détriment
de leurs caractéristiques esthétiques. De la même
façon, on s'est trop souvent contenté en les appréhendant,
d'adopter des points de vue idéologiques qui ont partie liée
avec une quête identitaire ou même, d'en dénier le
caractère novateur en voulant à tout prix les inscrire
dans la mouvance du «Réalisme Merveilleux», courant
littéraire qui eut son importance mais qui ne cadre plus tout
à fait avec le propos et les formes de cette littérature
émergente. En effet, bon nombre de romans antillais ne s'assignent
plus pour but de refléter le plus fidèlement possible
un référent et si le Merveilleux y tient encore une place
importante, tout se passe comme si la fonction de ce dernier s'était
déplacée, ne traduisait plus comme ce fut le cas des aspirations
légitimes d'ordre social ou politique nécessitant une
certaine forme «d'engagement» de la littérature.
Manès Descollines, roman
haïtien de Michel Monnin datant de 1985, plus encore que des textes
tels que Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain ou
Compère Général Soleil de Jacques-Stephen
Alexis, perdrait considérablement à être lu selon
les pratiques de lecture citées plus haut. Du reste, de telles
lectures seraient-elles possibles? Rien n'est moins certain. Dans la
mesure où Manès Descollines, récit poétique
et non linéaire tout en fragments ne reflète aucun référent
précis, convoque le «Merveilleux» à des fins
éloignées de toute forme d'engagement, ne raconte aucune
histoire à proprement parler, il m'a paru intéressant
sinon indispensable d'abandonner les grilles d'interprétation
ci-dessus mentionnées pour chercher à connaître
et mettre en lumière à partir de caractéristiques
formelles et esthétiques les significations implicites ou sous-jacentes
de ce dernier.
Voilà pourquoi mon étude
s'est essentiellement apparentée à une analyse de type
sémiotique s'inspirant des travaux de Greimas ou même de
ceux du Groupe d'Entrevernes, privilégiant la composante discursive
et non pas narrative du texte, se centrant sur une figure, en l'occurrence
celle du naufrage, ou plus exactement sur le «parcours»
que cette figure accomplit à travers Manès Descollines,
c'est-à-dire les liens que celle-ci entretient avec d'autres
figures de ses champs lexical et sémantique, d'autres figures
telles que la mer, les bateaux, les crabes ou même les phares.
Or, l'étude approfondie du parcours
de cette figure en apparence anodine a démontré que celle-ci
rejoint les thèmes majeurs de Manès Descollines,
thèmes majeurs qui ne sont autres que l'aliénation d'un
peintre, le désespoir d'une région, la place problématique
sinon inexistante réservée à l'esthète et
à la création, enfin, la très lourde hypothèque
qui pèse ici sur toute forme de paternité sinon d'ascendance.
Conclusions
À partir du cheminement
d'une figure, ici celle du naufrage, il me semble qu'il nous aura été
permis d'accéder à des significations implicites de Manès
Descollines, texte pris dans sa particularité mais aussi
pris dans un réseau intertextuel circonscrit, de mettre en relief
ces significations, significations qu'une approche se maintenant sur
un plan exclusivement narratif, auraient probablement laissées
enfouies dans ce qui s'apparente, plus superficiellement, à un
mélange confus de fragments, fragments à partir desquels
il aurait été difficile sinon impossible de reconstituer
un tout, une unité.
Retracer le parcours figuratif du naufrage
m'aura conduite successivement aux thèmes suivants: à
la folie qui submerge peu à peu Manès, à une dimension
plus sociale l'abandon économique dont le Sud Ouest d'une
des îles les plus pauvres au monde est particulièrement
affecté , à la lourde hypothèque qui pèse
sur toute forme de paternité, mais également et surtout,
à la façon dont cet échec généralisé
cherche constamment à être déjoué par la
convocation d'éléments empruntés à la culture
et à l'imaginaire spécifiquement haïtiens.
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Préfète
Duffaut: Ville imaginaire (1990)
collection particulière Montréal
© photo Laurent Boutéraon
(cliquez pour agrandir l'image)
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Cette étude est toutefois limitée.
Et aux confins des limites de celle-ci, d'autres questions surgissent.
Par exemple, si la figure du naufrage nous renvoie indéniablement
à cette autre figure, celle du père, quelle serait la
ou les figures nous renvoyant à la mère anonyme, cette
«ignorante qui tressa des paniers et enfanta toute la longueur
de sa vie qu'elle est morte sans savoir son âge et qu'il a fallu
vendre au rabais nos trois seuls cochons pour l'enterrer dans la dignité»
(6). Comment rendre compte d'une telle absence et comment interpréter
cette absence même? Peut-être qu'une observation du parcours
figuratif accompli par le cercle et ce qui s'y rattache me permettrait
d'apporter, de ce point de vue, quelques éléments de réponse...
En effet, choisir de travailler autour
de la figure du naufrage ne constitue qu'un choix parmi d'autres, autrement
dit un choix subjectif. Comme je le soulignais dès l'introduction,
il importe de se faire confiance, mais plus encore, de faire confiance
au texte, ne jamais oublier que dans une oeuvre littéraire, chaque
mot a son importance, que chaque mot mérite d'être écouté.
Car ce n'est qu'à partir de là qu'il devient possible
de remarquer un lexème particulier et de le suivre, pas à
pas, dans le texte, pour reconstruire le parcours qu'il accomplit, le
réseau qu'il tisse autour de lui.
Le cercle et ce qui s'y apparente, sphères
et disques, tout ce qui est rond, tout ce qui enferme mais qui roule,
qui échappe, qui éclate aussi, auraient pu être
au centre de mon étude. Il ne s'agit pas, à ce moment-ci,
d'approfondir ou de fouiller dans ses moindres recoins une autre figure...
Néanmoins, et ne serait-ce qu'à titre d'exemple, il me
serait possible de retracer très brièvement ce que je
crois pouvoir lire à partir du parcours figuratif accompli par
le cercle et de montrer que celui-ci nous renvoie, curieusement, à
des significations sous-jacentes parfaitement superposables à
celles qui ont été mises en lumière par l'examen
attentif de la façon dont le naufrage «navigue» dans
le texte.
Car au même titre que la figure
du naufrage «sonde» le texte, cercles, sphères et
disques le «cernent». En témoignent l'apparition
de cette figure dès l'incipit du texte «Il
y a ces nuits blanches avec la mer qui frappe les quatre panneaux de
ma tête dans le chant absurde des criquets en cercle autour de
ma chambre» (5) et la façon dont le texte se clôt
par la réapparition de ce cercle, puis, pour finir, la manière
dont Manès hurle, entouré de «fleurs [qui] se mettent
à tomber, tombent en corolles, tressent des couronnes au pied
de l'arbre rouge» (176)
Comme on le voit, le cercle fait son
apparition sous le signe de l'absurde, du non-sens, non-sens qui n'est
pas non plus absent de la problématique de Marc dont le premier
«intercalé» traduit ni plus ni moins la perplexité
dont celui-ci est accablé: «Mais qu'est-ce que je fous
ici sur ce canapé vert au milieu de ces chants de coqs et les
raclements de gorge de la chambre 17» (13). Chants de criquets,
chants de coqs, raclements de gorge sont autant de bruits qu'il est
impossible d'interpréter, sont autant de signes indéchiffrables.
Ils se manifestent sans pour autant «signifier» à
proprement parler. Rien ne sert à Manès ou à Marc
d'être «au milieu» des choses car cette position centrale
ne traduit ni plus ni moins qu'une rupture avec le monde.
Quant à l'aliénation envahissante
de Manès dont on a vu que le naufrage n'était jamais qu'une
métaphore, elle se caractérise aussi par tout ce qui peut
rouler, bouger, remplir de manière incontrôlable ce qui
n'est jamais, non plus, qu'une autre sphère: la tête. Les
occurrences allant dans ce sens sont à la fois nombreuses et
répétitives:
des pierres qui roulent vert bleu rouge dans ma tête
frappent sautent comme le pop-corn avant le cinéma (10); des
dés qui sonnent astres fous dans la corne emmêlée
de ma tête 5, 9, as 4 tête en feu avec ces hiboux siffleurs
battant des ailes à l'intérieur de ma tête (20);
comme un piano dans ma tête tambour (79); O ces vagues déferlantes
qui frappent les quatre côtés de ma tête... jouent
dans ma tête. (83)
La tête, à bien des égards, se réduit ici
à un contenant rempli d'éléments à la fois
indésirables et incontrôlés. La tête est aliénée,
hantée par des éléments exogènes. Et cette
tête n'est que douleur au point, semble-t-il, de conduire Manès
à fantasmer le départ de celle-ci, son amputation. De
là peut-être toutes ces images renvoyant à la douleur
mais également au morcellement du corps, à la décapitation
perçue comme une forme de soulagement:
un marchand de chapeaux qui s'amène avec sa
tour d'osier trébuche, vingt-trois têtes roulent dans la
rivière (16); Abandonner ma tête sur la chaise et me retourner,
trois fois afin d'être sûr qu'elle est toujours là sur
la chaise à me regarder (24); Je sais que je n'aurai plus mal
à la tête et que la mer va cesser de cogner (55); Il faut
lui couler la tête à votre ami [...]. Il a mal à
la tête, il a souvent mal à la tête (71); et les
bustes éclatent (116); les corps disloqués recommencent
toujours (135); comme s'il avait voulu tuer sa tête. (162)
Les paroles elles-mêmes semblent
être dénuées de toute forme de contrôle, de
sens, ne traduisent le plus souvent, de fait, qu'une rupture avec le
monde. En effet, il n'est pas rare de voir s'échapper des billes,
des bulles et non plus des mots de la bouche: «Je vois des billes
sortir de sa bouche» (54); «et mes paroles font des bulles
qui s'égaillent dans la chambre, éclatent dans le silence
et le bruit que je ne sais plus si je parle ou si je suis bèbè»
(148). Jusqu'à cette dernière image qui n'est autre que
celle du suicide, ultime passage à l'acte de Manès symbolisé
par cette chute de fleurs, tombant en «corolles», tressant
«des couronnes» (176), formant en fait de magnifiques mais
très funestes cercles.
Choisir le cercle en tant que figure
privilégiée m'aurait probablement conduite à traiter
du bonheur de Manès et de Marc, bonheur ou malheur reliés
à la féminité. Mais comme le parcours figuratif
du naufrage nous l'a montré, on se serait également rendu
à l'idée que du bonheur, il ne reste rien ou presque.
Plus encore que le naufrage, la figure du cercle envahit littéralement
l'évocation de ces très courtes périodes d'épanouissement.
Le lexème est là et il est convoqué de manière
particulièrement répétitive. Tout n'est que rondeur
associée à la présence d'enfants.
Voici comment Manès, après
avoir rencontré Rosemaine, l'avoir «gardée»
tout en l'alphabétisant, exprime cette félicité:
«Je l'avais gardée car je ne savais pas quoi faire, avec
patience lui avais appris à lire et écrire pour la sortir
des ténèbres: b,a fait ba en chantant, t,a, fait ta inlassablement
que les enfants du quartier s'étaient approchés des claustras,
avaient formé un cercle autour de la chambre, un cercle d'enfants
chantant l'alphabet et je me sentais aussi fort qu'un cheval»
(28). Cette alphabétisation en forme de ritournelle, de chant
qui tourne sur lui-même, l'espoir de «sortir des ténèbres»
Rosemaine et les enfants du quartier rendent ce cercle bien prometteur.
Pourtant, cette promesse s'estompe rapidement,
assez rapidement pour que ces cercles deviennent «menaçants»,
ne traduisent plus que le morcellement dont Manès est victime,
deviennent les signes avant-coureurs de l'échec affectif mais
également économique du peintre: «Au fil des jours
j'avais acquis la certitude que l'ambiance tout en ronds dans laquelle
je vivais, ressemblait de plus en plus à un étang paisible
dans lequel le Grand Maître lançait des pierres ricochantes
au ralenti, faisant des cercles à la surface, des cercles s'élargissant
imperceptiblement jusqu'à former des droites qui se dressaient
menaçantes à l'horizon et je me sentais de plus en plus
dérangé à force que rien d'autre se passait. Alors
mon esprit se mit à tournoyer au-dessus de mon propre corps tel
le malfini, prisonnier de ce bonheur immense, dans la chambre, au-dessus
de ma tête» (29). Au cercle rassurant s'est substitué
le tournoiement de l'épervier s'apprêtant à fondre
sur sa proie, épervier métaphorique de la dépersonnalisation
dont Manès souffre.
La déroute est bien proche...
Dès le paragraphe suivant, Manès nous apprend que «trois
mois après la naissance de Nirva, Rosemaine abandonna la machine,
que la petite se mit à tousser et que le patron exigeait encore
des tableaux» (29) désormais introuvables. À l'image
des «commères en délire» (52), des «chipies
fascinées» (53), des «femmes» devant lesquelles,
toujours plurielles, le père a humilié Manès, à
l'image des «femmes [qui] se tiennent le ventre de rire»
(173), Rosemaine se moque de Manès, l'humilie elle aussi, et
ce, dans la plus stricte indifférence: «Le soir elle partait
sur ses talons-quiquite, bien belle bien poudrée, ne revenait
qu'au matin, triste» (29). De fait, Rosemaine a beau, grâce
à Manès, être «sortie des ténèbres»,
tout se passe comme si elle rejoignait les rangs de toutes ces femmes
anonymes et hostiles qui entourent Manès et dont la première
n'était autre que la mère de celui-ci.
Pour Marc, dont on sait très bien
qu'il est «rivé à l'esquif de la chambre 19»
où son fils étouffe, «les assiettes» et leur
rondeur associées au bonheur ne renvoient qu'à une plénitude
irrémédiablement révolue, ne relèvent que
de la nostalgie: «Quand l'heure du repas du soir est venue et
que je suis à table avec eux je me dis: "Le petit garçon
a dix ans." Déjà!... Comme le temps passe... La maman
remplit les assiettes et le bonheur est partout dans la chambre»
(45). Comme on le sait, rondeurs et pleins bien circonscrits de ces
assiettes dans le lieu clos qui est la chambre sont dépourvus
de toute promesse d'avenir puisque le temps qui «passe»
ne mène qu'à la mort et au vide, à une bouteille
qui sera, nous dit-on «débranchée» (165).
Remarquons au passage qu'au même titre que Manès se sent
«prisonnier» d'un bonheur pourtant «immense»
(29), le bonheur de Marc se réduit à bien peu de choses:
à de vulgaires assiettes remplies. Se confirme ici, encore, cette
même hypothèse: qu'à partir de ce trop plein, ce
trop simple voire ce trop utilitaire, qu'il s'agisse d'une vie qui ronronne
autour d'une machine à coudre ou de vulgaires ustensiles de cuisine,
aucune création ne peut décidément s'épanouir,
que celle-ci s'inscrive dans le registre du réel, la procréation,
ou dans l'ordre symbolique, la peinture.
Enfin et toujours de ce point de vue,
la relation qu'entretient Marc avec les femmes sinon toute féminité,
je pourrais m'attarder sur cette scène érotique où
Marc évoque une certaine Jeanne. Là encore, comme il fallait
s'y attendre, le corps proprement féminin n'est entrevu qu'à
travers ses rondeurs mais sur un mode à la fois conflictuel et
fragmentaire. Jamais Jeanne ne semble constituer une entité à
part entière. Son corps est tout simplement décomposé
alors que ce dernier finit pas s'assimiler à un arc, une arme:
«Escargot, le majeur s'allonge, s'étire...»(143);
«les mains de Jeanne montent en vrille» (144); «ses
mains redescendues [...] s'arrêtent sur ses genoux dorés
et ronds» (144); «sa jambe décrit un arc de cercle»
(144); «Jeanne marche vers la dodine ne s'appuyant que sur la
partie arrondie de ses pieds nus» (145); «l'arc de ses pieds
bande» (145); «ses mains dorment sur ses genoux» (146).
Et à tous ces fragments s'ajoute une autre forme de morcellement,
morcellement qui stigmatise la relation proprement dite: «Jeanne
écartelée!... Jeanne, des Jeanne se multipliant qui s'enfuient
à reculons qu'elles vont s'écraser sur le mur du fond»
(145); «qu'elles vont finir par se désintégrer [...]
que seuls les craquements du bois saccagent notre silence» (146).
Admettons qu'au décours de cette scène, nous ne sommes
pas très éloignés de la dernière vision
de Manès: celle de l'éclatement pur et simple de tout
féminin, de son infinie démultiplication. Quant au silence,
celui-ci pourrait bien traduire la fin de toute expression d'un imaginaire
un tant soit peu créatif...
Enfin, choisir de travailler «autour»
du cercle et de tout ce qui s'y rattache, m'aurait incontestablement
menée à une dimension sociale du texte, et ce, au même
titre qu'à travers le naufrage, il a été possible
de lire le déclin, voire la décrépitude de l'île,
île dont la mer n'est jamais que la circonférence, cette
ligne fermée autant qu'infranchissable, aliénante au sens
propre autant qu'au figuré...
J'ai beaucoup insisté sur la scène
finale du texte où les «criquets en cercle» (5,162)
réapparaissent. Mais cette foule circulaire formée d'individus
réduits à des insectes indifférenciés, incompréhensibles,
dévastateurs n'est pas, loin s'en faut, la seule du texte. De
fait, comme dans le cadre d'un très long spectacle, la foule,
tout au long du texte, ne cesse de cerner Manès qui d'emblée
ou presque la pressent comme quelque chose qui serait de l'ordre de
la déperdition, du dépérissement dont le corps
social mais dont lui aussi, en tant qu'individu, sont affectés.
Je crois avoir montré combien ceux qui entourent Manès
lui reprochent tacitement ou beaucoup plus explicitement de n'être
au fond qu'un imposteur, un parasite social. Inversement, Manès
ne peut concevoir l'autre ou les autres que comme des prédateurs
qui en veulent à ses forces vitales et à celles de sa
fille. En témoigne cette très longue phrase, à
peine ponctuée, et qui, de ce point de vue, est inaugurale: «mais
moi je sais bien qu'elle négligera l'enfant, trop busy la Rosemaine
avec son conseil de paroisse Catholique-Apostolique-Romain que dès
le matin ses frères et soeurs se réunissent en cercle
sur ma galerie chantent des cantiques récitent des prières
mangent mon pain boivent mon café si-tant-bon-si-tant-bien que
compère Louinès m'a demandé t'en prie souplait
un ti-mamba et de la gelée de goyave pour étendre sur
mes biscuits qu'ils vont finir par coucher sur ma galerie m'empêcher
de vivre qu'ils reviennent le soir fatiguer les fauteuils et que Rosemaine
distribue les encore et la petite se met à tousser» (10-11).
Dans cette phrase, pour ce qui concerne la foule qui ne cesse de hanter
le texte, tout est déjà contenu, hormis peut-être
cette notion d'enfermement, certes, pour l'instant, d'ordre familial,
mais qui, pour autant, ne se fait pas attendre: «Tu vois patron,
j'ai fini par comprendre. Ils veulent m'enfermer dans un triangle»
(11).
Or, s'il ne s'agit ici que de beaux-frères
ou de belles-soeurs greffés à la vie de Manès,
il est frappant de constater combien la foule, sorte de famille élargie
qui ne cesse d'accompagner les principaux acteurs du texte, se caractérise,
elle aussi, par l'apragmatisme, une inertie qui nous donne l'impression
qu'à part regarder, rire, se taire, ou pire «s'appuyer»
ne serait-ce que pour se maintenir debout dans la dignité, il
n'y a rien à faire dans ce pays. De plus, l'omniprésence
de cette foule renforce cette idée qu'il n'existe dans ce microcosme
aucune sphère privée, aucune intimité possible.
Toutes les conversations, tous les gestes semblent épiés
par des êtres qui, le plus souvent en cercle, sont parfaitement
désoeuvrés. Les occurrences faisant état de cet
apragmatisme s'apparentant nécessairement à une forme
de dépendance, à une «solution» qui ne pourrait
venir que «d'ailleurs» et tout particulièrement de
la mer, sont innombrables. Je me contenterai de n'en citer que quelques
unes, à titre d'exemples: «Il dit qu'il a dû se résoudre
à le faire [peindre ses murs en noir] parce que les Haïtiens
ne peuvent rester debout sans s'appuyer» (6); «Car depuis
ce temps que nous parlons, il y en a partout des badauds, pendus aux
fenêtres, appuyés aux grandes portes du magasin, dans la
rue qui se hissent sur la pointe des pieds, se poussent pour ne rien
manquer du spectacle» (67); «Que nous ne disons rien, et
que les badauds en cercle autour de la boutique commencent à
s'en aller avec attrition» (70); «et tous les badauds se
retournent, regardent la mer comme si quelque chose allait enfin se
passer» (71); «Et tout le monde rit, qu'il y a même
des badauds qui se poussent des coudes et certains qui le montrent du
doigt» (72); «Et les badauds s'écartent avec mollesse
pour nous laisser passer» (76); «Et la foule joyeuse bat
des mains, fixe l'horizon avec certitude» (179)...
Ceci est révélateur de
l'état économique de la région et atteste bien
du fait qu'à la prospérité de jadis s'est substituée
la pauvreté d'aujourd'hui, que si «le commerce marchait
très fort» (60), que «l'argent circulait» (60)
à l'imparfait, dans la longue durée, «les rues se
vidèrent, le commerce dégringola» au passé
simple, brutalement (69). Et ce, là encore, non pas en raison
de la fatalité, de catastrophes naturelles, du non-retour de
quelques bateaux ou de l'absence du seul Dieu Préserve, mais
bien, encore une fois, en raison de la trahison proprement politique
de certains: «Quand ni sage ni fou Antoine Simon se mit à
construire des voies ferrées les sages l'accusèrent de
coucher avec son bouc et le renvoyèrent à sa section rurale
afin que la démocratie éclairante puisse continuer à
progresser sur nos sentiers tortueux et que les révolutions permanentes
demeurent banalités journalières cercles d'airain»
(96).
De là ces cercles de badauds,
ces cercles de criquets, ou, pire encore, d'individus plus réifiés
encore, réduits à de tout petits disques, en l'occurrence
des boutons, que ces boutons soient roses ou noirs... À preuve,
l'issue de ce dialogue complètement décousu, où
chaque interlocuteur donne pour impression de ni plus ni moins soliloquer.
Alors que Dufanal parle du déclin de l'île, que Marc relate
combien il n'a jamais eu de chance avec ses dindes de Noël, une
fillette n'entre dans la boutique de Madame Dufanal que pour lui demander
«deux boutons roses» tout en «dénouant son
mouchoir crasseux» (61). La réaction ne se fait pas attendre
et la boutiquière s'exclamant «Deux boutons! Quelle
misère» (62) fournit à Manès, semble-t-il,
l'occasion idéale d'ironiser sur la comparaison éventuelle,
ayant trait à la valeur (de l'individu?), entre les couleurs
rose et noire: «Deux gourdins deux boutons roses? Combien pour
deux boutons noirs?» (72) C'est ainsi, et ce, alors que Dufanal,
imperturbable, poursuit son exposé sur le déclin, évoquant
le départ des «jeunes [qui] partent, prennent le canter»
(72), qu'il devient évident aux yeux de Manès que ces
jeunes Haïtiens s'enfuyant, devenant boat people, peuvent être
assimilés, précisément, à ces fameux boutons.
En témoigne cette répartie pour le moins saugrenue, cette
conjuration très imaginative, comme si le langage s'avérait
être le dernier espace possible de liberté , faisant
appel au lexique de plusieurs langues comme s'il s'agissait de lutter
contre un complot international et ce, d'autant plus qu'il s'agit d'un
destin malheureusement trop partagé: «Fort! Fort-Lauderdale,
ha! ha! On a fait des camps! Parqués comme des cochons les compadres!
Boat people les braceros de Miami!... Et la mer qui en avale puis les
vomit, gonflés, sur les «beach» des blancs!... Pas
de canne de vie pour les boutons de Fort-l'eau-delà...»
(73).
Outre le fait qu'elle recoupe avec précision
la figure du naufrage, cette réponse m'intéresse d'autant
plus qu'elle révèle une impossibilité, celle d'échapper
vivant ou digne, «campé» ou debout de cet immense
cercle qu'est l'île, île «où chaque jour est
une désespérance» (60), cercle lui-même encerclé
par la mer...
Ne reste plus qu'à s'enfermer
dans le silence de cette île dont les rires de l'enfance se sont
absentés, enfermement qui rejoint les sensations d'étouffement,
d'asphyxie du noyé, de l'absence de tout avenir, soulignées
à l'issue de l'étude du parcours figuratif accompli par
le naufrage. Un enfermement dont Manès prend acte dans les termes
suivants: «Les rires des enfants qui me parvenaient en voltes
joyeuses se sont arrêtés comme si les enfants les avaient
ravalés, qu'ils ne rient plus, leurs jeux sont des pantomimes,
et quand ils lancent leurs billes, je vois des jets de lumières
atterrir dans le cercle qu'ils ont tracé sur le sol. Ma vie est
un cercle un cercle qui roule entre la fourche des guidons de fil de
fer poussés par les enfants à demi-nus. On est toujours
prisonnier d'un cercle qu'il soit port-au-princien ou populaire avec
des femmes austères derrière leurs éventails lents
ou des enfants maigres raclant le fond d'une marmite» (96).
Tout se passe comme si, nous était donnée ici une confirmation
de plus du fait que depuis «la scène du petit cheval»,
Manès a dû ravaler ses propres rires d'enfant, qu'il n'a jamais
pu échapper à ce cercle ne confinant qu'enfants pauvres
et tristes...
Ainsi et même si je n'ai pu retracer
que les grandes lignes du parcours accompli par la figure du cercle
dans Manès Descollines, il m'apparaît que cette
figure met elle aussi en lumière l'aliénation de Manès,
nous renvoie peut-être à la figure maternelle dans ce qu'elle
a d'indifférencié, d'éclaté et de peu fécond,
à l'enfermement et à l'étouffement de l'individu
au sein d'un corps social malade, d'une collectivité qui dépérit.
De fait, le cercle et tout ce qui s'y rattache, loin de diverger de
ce qui a pu émerger de la problématique du naufrage, nous
renvoient semble-t-il à des thèmes communs, recoupent
ce que j'ai par ailleurs pu souligner de manière beaucoup plus
fouillée.
Voilà pourquoi je n'exclus pas
l'idée que des figures, par définition plurielles, diversifiées,
travaillent dans un même sens le texte qu'est Manès
Descollines et qu'à force de travailler dans un même
sens, elles confèrent à ce texte une unité que
l'on ressent a priori sans pouvoir, dans l'immédiateté,
rendre compte.
De fait, se confirme ici, me semble-t-il,
l'idée que Manès Descollines échappe doublement
au «Réalisme Merveilleux» défini par de nombreux
auteurs et critiques. En effet, au même titre que ce texte ne
cherche manifestement pas à représenter «fidèlement»
un référent, le Merveilleux qui l'anime par moments ne
se donne aucunement pour fonction de traduire explicitement des aspirations
d'ordres social ou politique. Aussi et décidément, pour
l'instant, Manès Descollines demeure inclassable.
Enfin et au terme de cette étude,
je souhaiterais confirmer l'hypothèse en vertu de laquelle il
serait intéressant d'évaluer, à partir d'un corpus
plus étendu mais ne mettant en jeu qu'une intertextualité
précisément circonscrite à la Caraïbe, dans
quelle mesure, donc, certaines images ou figures semblent se faire écho,
caractériser ce contexte discursif. Comme si la créativité
dans ce qu'elle a de plus éclectique, qu'elle soit picturale
ou littéraire, associée à la force d'un imaginaire
collectif qu'elle véhicule, comme si de nouvelles esthétiques
ou formes encore indéfinies contribuaient plus que tout autre
phénomène à démarquer la Caraïbe du
reste du monde...
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