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Michel Monnin
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Postface de Manès Descollines

par Raymond Chassagne

     Pourquoi deux enfants, dont l'un qui tousse et l'autre qui pâlit dans une chambre d'hôpital, ne forment-ils qu'une seule et même infortune? Pourquoi des personnages qui s'épuisent à n'être qu'un même reproche au temps, à la vie, et pourquoi un auteur ne se détache de ce livre?

     Car il n'y a ici d'auteur, ni d'histoire que l'on raconte, ni de récit détaché, ni discours, ni par conséquent de trame.

     J'ai rencontré Michel Monnin après la proclamation du Prix Deschamps, découvrant du coup, que je connaissais ce visage autrefois entrevu comme on entrevoit certains personnages de récit. Ce qui me frappa, ce fut qu'au fil des échanges, je parlais de moins en moins à quelqu'un-qui-a-écrit-un-livre-et-qui-en-discute: j'avais devant devant moi un humaniste sans solennité, un verbe aussi elliptique, aussi saccadé que sa forme écrite, un verbe rêveur à sa façon, avec ses brusques arrêts, un sourire qui n'en est jamais un tout-à-fait, et cette poignance des choses, d'autant plus pesante qu'elle semblait s'être rendue depuis longtemps à je ne sais quelle timidité devant la douleur.

     Dire Michel Monnin – et le livre – c'est vivre le lieu de rencontre du vécu, de l'écriture et de la transe noués dans le forcené du quotidien haïtien : notre éperdu – ni désespoir ni promesse – à coups de brosse tantôt elliptiques tantôt impresionnistes, d'une force pourtant particulière.

     Manès Descollines n'est pas un livre à lire, c'est un livre à vivre.

     La trame?

     Elle va du départ du camion pour Port-Salut au "Dieu préserve", bateau naufragé de Joubert; elle fixe au passage la déclaration d'amour sans paroles de Manès à Rosemaine, par-dessus la boîte à fresco, et c'est la poésie des rues: elle lie, étreinte jamais avouée, Nirva au petit de la chambre 19; et puis, elle va de l'oeil du poète à la reddition du soleil tombant dans la coupe de nuages que lui tend la Mer du Sud; et le poète, qui est en même temps père, reste pantelant an haut de la colline d'où, il n'y a pas si longtemps, un cerf-volant ronronnait les joies de l'enfance et de la paternité.

     C'est donc la transe qui écrit ici, non la grammaire. On dévale ce livre et son parcours décentré, et jamais les conventions de la langue ne suffisent à tracer cette douleur individuelle et collective qui ne reproche rien à son entour immédiat, pas même au destin. Au contraire, ce sentier doux-amer chemine entre les hommes et les bêtes, la nature et le souvenir d'une chambre d'hôpital évoquée à Port-Salut ou à Port-au-Prince, on ne sait trop.

     Ce que l'on sait désormais, c'est la touchante poésie des petites gens de province pour dire qu'elles sont le pays, son essence. Et ce pays, ce sont, pour une grande part, les personnes rencontrées. Rencontrées dans le livre, ou que le livre trouve sur son passage? Installés dans la terrible dialectique qui les accable au coeur même de la poésie provinciale, les personnages se brossent d'eux-mêmes, au gré de réactions, d'interactions, de situations presque furtives; pourtant ce sont là ombres lourdes à notre responsabilité et à notre mémoire ainsi atteinte, ainsi blessée. Sans grand descriptif (corpulence, traits de visage) et nonobstant les mamelles de Madame Bo, voici pourtant des silhouettes sûres: le Patron, propriétaire de Galerie qui ne cesse de se remettre en question, Manès boss maçon et peintre (autant l'un que l'autre) mais surtout écrivain, malgré tout mystérieux, Nirva dont on parle et qui tousse pratiquement depuis la naissance; Joubert, ancien gendarme, notable du village, et qui jamais n'arrêtera de parler de feu son voilier le "Dieu-Préserve"; Madame Bonnel l'épicière qui parle en rendant monnaie, et le "Saint-Dominique", unique camion à passagers de la route, "avec ses quarante-trois bustes tendus vers Port-au-Prince" ou Port-Salut.

     Il faudra pourtant sans doute aussi retenir le pittoresque et cette vérité de l'écriture, non pas seulement à l'ultime frontière de la sincérité, mais aussi à travers les mille petits traits, souvent tragiques, de la vie quotidienne haïtienne ; la dinde de Noël de Madame la ministresse s'envole, le "cochon l'esprit" regimbe, et le peintre analphabète glisse dans la main du père, pour être placée sous l'oreiller du jeune malade, on ne sait quelle prière à quel loa; il y a aussi Rosemaine et son Conseil de Paroisse (l'épuisement de Manès), ce patron, encore une fois le seul à Port-Salut à ne pas porter chapeau latanier, à penser tout savoir, disent les autres; jamais il ne comprendra le crabe peint par Manès qui avance et qui recule, symbole de vaine astuce et peut-être d'impuissance. Et le référent a l'air de surgir des dialogues : les coucouyes, la hounsi possédée qui possède le cocotier auquel elle parle avec les onomatopées que l'on connaît, Haïti première république noire à lunettes noires, avec les terreurs qui jalonnent notre histoire, avec notre échec par moments et par inférence, le petit de la chambre 19, Nirva qui tousse encore et encore, et les poules qui crient.

     Sincérité où l'écriture vit la vie qu'elle sous-tend : le "je" de l'auteur délaisse résolument l'auteur et les rapports marchands de la Galerie pour rejoindre de préférence les seuls partenaires valables qui le satisfassent: le "Saint-Dominique", Nirva et Manès, Joubert qui attend, le "Dieu-Préserve" – impossible oubli – et puis les intercalés, je veux dire cet esquif de la chambre 19, au seuil de la mort. Au vrai, tous les registres, ici confondus, retrouvent l'essence des choses, peuple et nature, comme Joubert et sa mule, l'un sur l'autre, faisant Port-Salut/Ducis aller retour en une nuit, comme aussi le descriptif de ce qui aurait pu être, mais ne fut, ou peut-être de ce qui a été mais plus jamais ne sera:

Chambre 19, le petit dort toujours.

À la coloration de son visage, je sais qu'il parle du vent dans les eucalyptus, d'un cerf-volant que nous avions monté et qui gronde en vonvons sur le fil.

Je lui réponds à travers la tente à oxygène que ses souliers neufs sont bien rangés dans son armoire que son cahier est posé su son pupitre avec la devise D + S... 10ème-A... et que nous irons à Port-Salut à Pâques... que son cheval est au dressage chez Lévi... nous monterons chez père Dôle où nous boirons des cocoyés en regardant la mer là-bas en bas des mornes et des nuages, et il redevient tout pâle, et nous cessons de parler...

Viens mon enfant, cours tête au vent, l'amour dans tes cheveux, surtout ne te retourne pas...

     Enfin, il ne faut pas admirer mais vivre ici un art bien particulier de l'ellipse et de la délicatesse dans les touches; cet art, ce n'est certainement pas le réflexif vite noyé dans le constat et le chagrin qui l'aura généré, mais bien le mouvement intérieur de l'écrivain et celui des témoins du tableau poignant qu'est Manès Descollines. Une écriture, en fait, aussi peu bavarde, aussi densément avare que le mystère de Manès.

     Michel Monnin aura vécu l'espace sobre et prenant de ce livre entre les gens de Port-Salut et la chambre 19, sans trop en parler, en fait : juste assez pour concilier la douleur de l'autre, la sienne propre et le pittoresque populaire haïtien. Et lorsque démarre le "Saint-Dominique, [...] la maman d'Odette parle toujours en gesticulant. Elle agite son mouchoir et je ne la vois plus." La même touche dominante, grave cette fois, nous ramène infailliblement à l'événement dont on dira probablement un jour qu'il conduisit l'auteur et le père à l'écriture, et à la vraie: "Au 19 la bouteille est débranchée. Le chariot grince le long du couloir et lorsqu'il passe devant eux, les gens cessent de parler."

     Était-ce son fils, et faut-il dire que ce récit est une inguérissable douleur au coeur du pays, et que cette douleur vous étreint, si vous la regardez?

– Raymond Chassagne

Cette « Postface » de Raymond Chassagne au roman de Michel Monnin, Manès Descollines, a été publiée pour la première fois dans le roman publié chez Henri Deschamps (Port-au-Prince, 1985), pp. 179-183. Elle est republiée ici avec l'autorisation des Éditions Deschamps.

© 1985 Raymond Chassagne / Éditions Deschamps, © 2002 « île en île »
tous droits réservés

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mise en ligne : 1er octobre 2002 ; mise à jour : 19 février 2004