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Edmond Laforest
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Edmond Laforest, par Charles Moravia (1915)

(crédits)


     Voici l’article qu’écrivait notre directeur sur la mort d’Edmond Laforest, deux jours après sa mort, dans La Plume, n° du 19 octobre. Prolongeant l’hommage que nous rendons au cher disparu, nous publierons encore d’autres pages de lui dans notre numéro le samedi prochain.

 

     Edmond Laforest est mort : cette nouvelle a couru à travers la capitale comme une traînée de poudre, provoquant dans tous les cœurs une sincère tristesse.

     Il m’en coûte de tenir aujourd’hui la plume pour consacrer une page de mon journal à celui qui fut à la fois mon parent par alliance, mon ami, mon confrère et mon collaborateur. Sa disparition prématurée me plonge dans une peine trop grande à tant de titres pour que ce ne soit pas bien difficile de secouer ce chagrin pour parler de lui.

     De lui qui n’est plus quand, hier encore, il était si vivant, l’esprit toujours alerte, malgré l’affaiblissement visible d’un corps trop débile pour l’âme en permanente activité qui l’agitait.

     Et puis, comment dire, quand le journal attend, ce que fut Edmond Laforest, et quel vide il laisse dans sa famille, parmi ses amis, et de quel deuil la catastrophe inattendue de sa mort frappe les lettre nationales.

     Essayons de fixer cette physionomie si sympathique en un instantané où, à défaut du détail se trouveront les traits principaux, et remettons à une heure plus calme l’étude plus fouillée de ses œuvres et de sa vie.

     Notre regretté confrère naquit à Jérémie en 1876, d’une famille protestante. Son père qui était instituteur fut son seul maître, et il poursuivit tout seul ses études avec une opiniâtreté des plus méritoires dans un milieu déprimant de province, et l’on peut dire qu’en lui se justifiait la parole de Buffon, « que le génie est une longue patience ». Il travailla son âme, il travailla son art, et n’ayant pour le soutenir que la compagnie de son cousin fraternel Etzer Vilaire, il est arrivé à être un poète de grande valeur dont s’honorent à bon droit sa ville natale autant que le pays tout entier.

     Sous le Gouvernement de Leconte, appelé à occuper le poste de chef de division au Département de l’Intérieur, il vint se fixer à Port-au-Prince avec sa famille, et il eut vite fait d’étendre le cercle de ses relations et de jouir de la sympathie générale. Il était un excellent musicien, un brillant causeur, un homme du monde accompli, et quiconque avait l’occasion de l’approcher était vite conquis par ses manières affables, par les qualités de son esprit autant que par celles de son cœur.

     Il partageait son temps entre sa famille, ses amis et ses livres. Sa bibliothèque suffisait à le consoler dans ses moment d’abattement, dans ces moments où l’on ne peut se défendre contre la misanthropie qu’en se réfugiant dans la compagnie des âmes d’élite, des grands morts et des vivants sublimes qui nous disent, leurs voix sonnant toujours dans des pages frissonnantes, qu’il faut encore aimer les hommes et leur parler, même s’ils n’écoutent pas.

     Il adorait les beaux vers ; c’était un artiste qu’aucune forme de l’art ne laissait indifférent. Son goût très sûr le guidait dans le choix de ses maîtres, et chaque jour apportait de nouvelles clartés dans son esprit curieux, chaque jour son âme se perfectionnait, son âme, statue qu’il sculptait avec amour, avec patience.

     Il était en pleine force : son talent dans toute sa vigueur s’accusait de plus en plus robuste, et c’est au moment où il ralliait l’admiration de tous, au moment où l’on était en droit d’attendre de lui des œuvres plus belles et plus fortes, que la mort brutale est venue le terrasser et faucher tant de légitimes espérances.

     Un commun amour de l’art et de la France, une commune passion pour la poésie nous avaient unis, lui et moi, de liens plus forts que ceux de la parenté ; c’est vers un même idéal que tendaient nos efforts, nous étions les ouvriers d’une même œuvre.

     L’année dernière, quand je fondai « La Plume », il se souvint que j’avais répondu à l’appel d’« Haïti Littéraire », et il fut le premier à m’offrir sa collaboration. Ai-je besoin de dire ce qu’elle fut ? Personne n’a oublié la série d’articles brillants où la science historique la plus sûre, la plus documentée, s’exprimait dans une langue harmonieuse et rythmée, si belle que cette prose enchanta non seulement les lettrés, mais aussi les vulgaires lecteurs pris au charme de ce style fait de clarté, de précision et de simplicité.

     Par ses articles d’« Haïti Littéraire », par ses éblouissantes chroniques, et par les pages de toute beauté qu’il écrivit dans « La Plume » sur le conflit Européen, il affirma sa maîtrise et devint un écrivain populaire. Son nom qui n’était connu que des amateurs de poésie, vola sur les lèvres de la foule et acquit la double autorité du savoir et du talent ; chez lui, la forme faisait valoir le fond, et c’est l’artiste qui fit connaître l’homme au grand public.

     Avant de venir à Port-au-Prince, il avait consacré les plus belles années de sa jeunesse à l’enseignement ; il occupa sous Nord Alexis la charge de Chef de Bureau à l’Administration des Finances de Jérémie, et il est mort au poste d’Inspecteur général de l’Instruction Publique.

     Il laisse des œuvres fortes qui ont marqué dans nos annales littéraires : L’Évolution, poème philosophique et religieux, les poèmes symboliques, les Sonnets Médaillons, Centres et Flammes, beaucoup de conférences, d’articles de journaux et de revues ; il laisse aussi des manuscrits importants et les dernières pièces qu’il m’a communiquées étaient de petites merveilles d’orfèvrerie.

     Mais tout cela, quoique suffisant pour empêcher son nom de périr, n’était rien auprès de ce qu’il portait dans son cerveau sans cesse en travail ; il amassait patiemment des documents, il étudiait constamment, enrichissait son esprit, et il devait encore produire, en vers et en prose, des ouvrages de poids. Il faut donc en le pleurant, pleurer tout cet avenir emporté avec lui dans la tombe.

     C’était un artiste dans toute la force du terme ; il avait la voix douce et persuasive, les yeux bons ; il était beau d’une beauté de Christ italien ; il aimait ses amis et leur était dévoué.

     Pendant longtemps, ceux qui l’ont connu évoqueront son image, ou grave ou souriante ; on reverra, par l’imagination, le promeneur pensif et rêveur de la plage des Côtes-de-Fer (Jérémie), laissent errer sa pensée et flotter sa rêverie vers le double infini du ciel et de l’océan confondus à l’horizon ; déclamant, dans le crépuscule, des vers sonores et les jetant avec des gestes enthousiastes sur l’aile de la brise marine caressant ses cheveux ; laissant battre son cœur au rythme alangui ou tumultueux des flots, et s’emplissant les yeux des pourpres du couchant, pour que ses vers fussent colorés et cadencés ; et on le reverra encore dans son salon, parmi sa charmante famille, enchantant ses visiteurs par la grâce de sa conversation ou par l’exécution savante des morceaux des grands maîtres de la musique ; on le reverra partout en Haïti où il y aura une fête de la pensée ; son âme sera parmi nous, qui l’avons aimé comme il le méritait chaque fois que se réalisera dans notre pays une œuvre d’art, une manifestation de l’esprit, à laquelle nous savons qu’il aurait collaboré ou applaudi.

     C’était un artiste…

Charles Moravia

Cet texte de Charles Moravia, « Edmond Laforest » est publié pour la première fois dans La Plume (Port-au-Prince) du 19 octobre 1915, deux jours après la mort de Laforest, un peu plus de deux mois après le débarquement des troupes américaines en Haïti. Deux mois après le départ des marines, le texte est republié dans Le Temps Revue en octobre 1934, d’où nous reproduisons la copie ci-dessus des pages 24 et 25.

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mise en ligne : 29 octobre 2004