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Edmond Laforest
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photo des archives de la famille Laforest, D.R. 

     Né à Jérémie le 20 juin 1876, Edmond Laforest, « Rêveur qu'effaroucha la cavale du rêve », conteur, critique, directeur de journaux (Haïti littéraire et scientifique, La Patrie), se tue dans sa piscine, le 17 octobre 1915, en s'attachant au cou un dictionnaire français ! Il joignait le geste symbolique à la parole, après sa vibrante protestation dans La Patrie contre l'occupation étrangère. Il en dénonçait aussi bien les causes intérieures, la crise généralisée du pays, la débâcle de l'ancienne Haïti. À ce titre, le roman de Jean Brierre, Province, fait de l'écrivain une figure emblématique, quoique fugitive, et Normil G. Sylvain écrit simplement : « Il est mort de la lente agonie de son pays » (La Revue Indigène, 1927).

Oeuvre désabusée
     Comme celui de Nerval, ce suicide marque l'accomplissement non point tant d'une vie consacrée surtout à l'enseignement et à l'écriture (avec une brève incursion dans l'administration de Cincinnatus Leconte comme chef de division au département de l'Intérieur), que de l'œuvre poétique elle-même : Poèmes mélancoliques, L'Évolution, Sonnets-Médaillons du XIXe siècle, Cendres et flammes.
     À sa manière, cette œuvre, comme celles d'autres poètes de sa génération, qui porte le nom de la revue autour de laquelle ils se regroupent, La Ronde, s'insurge contre la sombre réalité de son époque, que peignent avec une cruelle et féroce ironie les romanciers Hibbert, Marcelin et Lhérisson. Après la fin tragique de l'aventure libérale et l'échec du firminisme, l'heure du désenchantement, du détachement désabusé, du spleen et du désespoir instaure le temps du refus, et de la quête d'un salut par la littérature – nouvel absolu. Était-il permis de rêver, là où s'écroulaient les anciens espoirs et les nouvelles certitudes, une gloire littéraire nationale, qui prouverait au monde « la péréquation des facultés esthétiques du nègre et du blanc » ?
     En même temps, comme le montre le dictionnaire Larousse au cou, l'œuvre révèle ses frontières et sa limite, celles précisément de l'idéologie libérale qui réclamait « le pouvoir aux plus capables » – idéologie élitiste, dépendante, nationaliste et religieuse. Il suffirait, pour s'en convaincre, de relire le poème « À la médiocrité égalitaire », ou les onze sonnets consacrés à un Christ de gloire, bien loin en vérité du Jésus historique des Évangiles.

Ombre et lumière
     Aussi bien l'œuvre poétique offre-t-elle une méditation sur le génie, sur « les grandes âmes », ce qui ne va pas sans rappeler le splendide poème final des Illuminations de Rimbaud, « Génie ». Dans les Sonnets-Médaillons comme dans les différents « profils » qu'il trace ailleurs, à travers la galerie des écrivains, musiciens, savants, penseurs, artistes et hommes d'État qu'il parcourt, Laforest exalte l'essor vers la lumière, la radieuse participation à l'efflorescence lumineuse, le déploiement chatoyant de couleurs irisées qui se marient dans une « symphonie des rêves ». Avec quelle joie le poète danse-t-il ce ballet de la lumière et de l'ombre, car celle-ci joue aussi de ses sombres feux, de ses silhouettes errantes et vaporeuses, au coeur du paysage de lumière ; la fascination qu'exerce sur lui « la belle mort » ne le lancerait-elle pas en « pleine lumière » ?
     Assurément, le poème laforestien glisse vers les cendres plutôt qu'il ne s'élève dans les flammes, la lumière se diffracte en pluie de cendres, Thanatos l'emporte sur Éros. Ou encore, impuissant à « s'enfermer dans une tour d'ivoire hérissée d'hiéroglyphes à la manière des symbolistes farouches, princes des ténèbres », son poème se réfugie parfois dans la mièvrerie ou le maniérisme, refuse « la cavale du rêve » ; il aura préféré se livrer à la mort.

Écriture poétique
     On situe souvent l'écriture poétique d'Edmond Laforest au confluent d'influences parnasiennes et symbolistes. Cependant, plus que Hérédia, c'est bien le souffle profond de Novalis, Baudelaire et Poe qui irrigue I'œuvre. Et s'il demeure un maître du sonnet pour les Poèmes quisqueyens d'un Burr-Reynaud par exemple, l'admiration que lui voue la génération de la Revue Indigène (un Normil G. Sylvain, un Émile Roumer surtout dans divers entretiens), souligne davantage sa modernité. Le lecteur appréciera sans doute la musicalité poignante, très personnelle, dans cet extrait d'un poème intitulé « Musique du silence » :

J'ai soufflé de mon faible souffle
La lampe d'or.
Mon âme dort
Et sur mon amour la mort souffle.
………………………..
J'avais l'amour de la lumière
Et la lumière de l'amour
Dans la chaumière
De mon corps, la bûche d'humour
Et d'amour est pleine de cendres.

– Max Dominique

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Dossier Edmond Laforest préparé par Thomas C. Spear avec l'aide de Max Dominique (1940-2005) et de Jean-Richard Laforest (1940-2010)
tous droits réservés © 2004-2013
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/laforest.html
mise en ligne : 29 octobre 2004 ; mise à jour : 22 août 2013