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Claire Karm
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À Aurore, à l'Oasis

(à gauche, le poème en kréol rénioné lu par l'auteure ; à droite, sa traduction libre en français)

Mi ? In gout la pli, klèr, perdi, ti gine, ti line
                                                                                   i sant.
Mi ? In lorkidé lo ravine, in ti pwin fermé, in kros fouzèr
in ti lodèr lo sin mon moman, in zézèr.

Moin lé marmay, tand.

Li ? In rwa sévé mayé, in Bondié siyouplé
in sat maron i sap dann sité
in ti kèr pès.
                 Li sant.

Li lé marmay, tand.

Li, Bon pé kanèt ék nid'gèp, dann son pos nana mang èk bébèt
dann son têt zistwar Ti zan ek Dragon-Ball-Z
Li lé marmay, tand.

Mon zyé lé byin rouvèr. Mi rèspèk bann pésèr lo mèr, lo rivyèr
bann gardyen sirk vèr
mon kèr lé klèr.

Moin lé marmay, tand.

Dann kaz, lo fra i vey amoin
komm lé sir lo fé
i défann trap kamaléon
tansyon i gob mon zyé
tansyon mi uz, mi tak mon bèk,
mi bèk la klé,
tansyon la raz i soukouy a moin, i pandiy a moin, i bat a moin a tèr
tansyon bézèr do paké.
                                              Moin lé marmay, tand

La fra i vey amoin
tansyon la vi i ragoul a moin
...définitif !
Tansyon mi boir lartane, mi zèt mon kor, mi perd lo tèt
Tansyion mon frèr, tansyon mon frèr.

Somin do flèr, somin do fé
somèl konpansé, soulyé la mark
lo vyé i grogn pou asté, i kri larnak
lokusité, santaz, somin la raz.

                                                        Mi sant.

Lo vyé té i dans zako
té i tranbl té i soukouss
té i bril
somin lo kèr
Mwé osi, mi gingn fèr somin do fé, somin do flèr.

                                                                 Moin lé marmay tand.

Bann zansèt la tras ankor
somin kaf dann boi koulèr
somin do dann bitasyon
somin roulèr.

                                                                            Mi sant.

Kisa ou krwa mi lé ?
In lansèr galé ? In foutan ? Il linsandi voitir ? In sias ? In ti fiy la
brèz ?
In fomèl lo ta ? In kasèr gro zozo ? In ti makro? In tir-o-ki?

Mon min lé ni.
Mon bous lé ni.

                                                     Moin lé marmay, tand.
                                                     Mi port la sans sant !

  Je suis aussi petite qu'une goutte de pluie, aussi limpide, aussi perdue, aussi nombreuse. Sur mes robes des brassées de pétales. Chaque aube nimbe ma chambre de lumière par les trous de la tôle.
Je suis sœur de fougères fraîches, odeur de sève et de lait. Je porte le nom du Jour. Mes oreilles sont déjà percées d'or avec l'épine du citronnier. Ma mère rougit mes ongles avec les pétales du conflor.

Je suis aussi rond qu'un macatia chaud, aussi tendre, aussi neuf. Je suis Roi, Souverain de nombreux royaumes. Chaque pluie chaude baigne mon corps d'eau pure recueillie pour moi. Je bois de la tisane de cœur de pêcher au moindre mal de ventre. Je porte le nom du père. En principe. Des brassières brodées des jours de Cilaos, offertes. J'ai des chats et des abeilles.

Je suis l'enfant.

Au front, j'ai un petit papier rond comme une tika pour arrêter mon hoquet lorsqu'on m'a trop nourri.
J'ai des jouets trop chers pour ma mère. J'écoute les histoires de Ti Jan et de Dagon Ball Z toutes emmêlées dans la bouche des grands. Je cueille pour ti case les
fruits du cacao, longs, rouges, côtelés, scellés, plein mes bras.
Dans ma poche, un mouchoir parfumé d'essence d'héliotrope blanc, propre, jamais omis. Dans l'autre des kanets comme autant de terres, des billes plates pour atteindre le bout du monde. Je débusque les nids de guèpes avec une grande golette pour m'en gaver dans les jardins des gens absents, enfumés par mon chiffon à pétrole, et je suce les cannes des champs en descendant des bus scolaires.

Je suis l'enfant de la porteuse d'eau, de la femme qui abreuve les siens à la Fontaine Tortue. L'enfant de la bande « Tape, Tape, Dans Les Mains », de la Rivière, du Courant, des fers blancs.
Je suis né les yeux ouverts sur le monde. J'ai salué les pêcheurs de bichiques aux embouchures et tous les gardiens des cirques verts, les passants des villes vivifiantes.

Je suis l'enfant.

Dans la cour, le frère me veille comme du lait sur le feu: un caméléon des feuillages pourrait, en voyant bouger mon œil, y coller sa langue ventouse et m'aveugler pour toujours. Alors, je connaîtrai les grenades lacrymogènes des grands ensembles.

Or, je suis l'enfant.

Je donne la main et je vis au sein des familles, sur les balcons des cités. Je vais chercher le sel chez la voisine et vends des cornets de pistaches grillées contre les dix francs des chariots roulants des supermarkets, berceaux des enfants du jambon à la coupe. J'ignore les vigiles et les chiens. Je lave les pare-brises avec du liquide vaisselle délayé d'eau à tous les feux rouges.

Je suis l'enfant. Je suis nombreux.

J'escalade le dessous des ponts de la ville à des mille et des mille de hauteur pour chercher les petits œufs frais des pigeons. Et je les rapporte à l'assistante maternelle sans vertige.

Je suis l'enfant.

Mes grosses chaussures de sport américaines qui coûtent la peau des fesses sur le goudron chaud qui tremble dans le soleil de midi... Leurs semelles fondent.
Mon grand-père était pourtant le Jacquot qui ondule, une moque dans la bouche, possédé par les Esprits d'Idoles Secrètes  avides de lait et d'œillets jaunes, nu-pieds sur le macadam fondu.

Qui veut que je reste tranquille ? Je suis l'enfant.

Ma grand-tante marchait avec ses chaussures autour du cou nouées par les lacets, en revenant de la messe car ses pieds étaient tellement larges, tellement forts, que le cuir lui faisait des entailles sévères. J'aime les pieds de ma grand-tante, arrosés mille fois dans la cour comme une plante vivace.
Je cours pieds nus dans les ravines, dans les cases, de traditionnelle mémoire, sans chaussures autour du cou.

Je suis l'enfant libre.

La télévision est ma mère jusqu'à onze heures le soir. Il faudra que le frère me couche.
Regardez-moi dans les yeux. Le premier qui les baisse a perdu.

Je suis rieur. Je suis habile au tir des pierres pour décrocher les mangues les mieux pendues, viser les pieds des copains.
Mais quelle qualité de galets ai-je là dans les mains et quel feu pour brûler les poubelles ? Grande Misère ! Grande Misère d'Amour.

Je suis l'enfant. Or ma toute puissance est incomparable: je repose au creux des joies. Je porte l'espérance des ancêtres ancrés dans mes gênes.

Je suis la survivance.

« À Aurore, à l'Oasis » est un poème de Claire Karm, lu ici par l'auteure sur le disque Les poètes sont des Kaniar. Marseille: K'A (poèt larénion n° 5), 2001. Texte et enregistrement reproduits avec la permission de l'auteure et des Éditions K'A.

© 2001 Claire Karm ; © 2001 K'A pour l'enregistrement audio

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mise en ligne : 16 septembre 2004