index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
Littérature - index
Claudine Jacques
« île en île » - page d'accueil

L'âge du perroquet-banane

(extrait)

Ce roman, d'un genre particulier, vision d'avenir émaillée de récits mythiques et de légendes du Pacifique, raconte déjà une histoire, celle d'un groupe de survivants condamnés à vivre ensemble, mais il parle aussi de la place de la culture dans une société qui oscille entre écrit et oralité et de la difficile construction d'un Pays.

Saison morte 2028

     Un cri traverse l'air crépusculaire, puis un autre, un hurlement de peur, d'angoisse, de solitude. J'y suis habituée et pourtant je n'arrive pas me défaire de ce haut-le-corps qui me saisit à chaque fois et me bouleverse.

     Je murmure, pour moi-même : « Misérables, nous sommes misérables ». Et je me tords les mains. Me revient en mémoire un verset ancien, lourd de ténèbres où il est dit « Le soleil devint noir comme étoffe de crin. », ainsi je compatis à toutes les peurs anciennes liées aux éclipses et à l'abandon. Nous revivons ici la même histoire, la même angoisse dévorante, à une exception près, notre descente aux enfers n'est pas terminée.

     Alors je marche tout autour de la Bibliothèque, sous le ciel gris, plus gris lorsqu'il pleut, moins gris lorsque le soleil, ou ce que nous imaginons du rayonnement solaire éclaircit cette couverture suspendue au-dessus de nos têtes, mais toujours ombreux, indéchiffrable, fermé. Je marche doucement, je fais attention à mes muscles, à mes os, à mon allure aussi que je veux élégante, paraître, paraître encore, non pas jeune, mais digne dans mon corps sec. Il faut que je tienne, je ne peux admettre ma fin sans croire qu'il existe autre chose autour de nous que cette mer de boue brune qui bouge en lents mouvements souples et fait craquer parfois la croûte qui la maintient, qui la contient.

     La crainte de disparaître avant le retour du Bleu m'obsède.

     Le jour est à peine moins sombre que la nuit, et pourtant nous savons tous désormais qu'il fait nuit. À cause des cris qui continueront de-ci, de-là, jusqu'à l'appel strident des coqs de Sifilet. Il dit qu'ils ont gardé en eux le respect des matins et je les aime pour ce rappel des temps d'avant le Grand désordre. Nous ne les mangeons pas, nous les vénérons presque. Ne sont-ils pas, avec leurs femelles et le dernier couple de perruches de la chaîne, les seuls volatiles qu'il nous reste sur ce lambeau de terre. Une chauve-souris avait survécu, et je m'étais attachée à ce petit animal roux et complaisant mais elle a disparu. Une nuit. J'ai voulu croire qu'elle m'avait quittée, comme ça, pour aller voir ailleurs, moi qui aimerais tellement savoir ce qu'il reste de vie ailleurs, mais Sifilet a retrouvé sa peau découpée non loin du poulailler. Ce signe n'a trompé personne, depuis ce jour nous nous protégeons des Êtres sans mémoire, Api a posé ses ruches devant les portes et les fenêtres de la Bibliothèque et habitué les abeilles à notre odeur. Je ne sais pas si ce sera suffisant.

     Le toutoute retentit, c'est l'heure du couvre-feu. Je vais rentrer dans notre sanctuaire, notre prison, notre refuge, et espérer le sommeil. S'il ne vient pas, je redescendrai jouer aux cartes ou aux échecs avec les autres insomniaques, ou bien l'un d'eux aura le tact de partager ses connaissances, ses lectures ou ses pensées afin que cette nuit s'écoule sans trop nous faire de mal.

     J'entre et je sais qu'ils m'attendaient à des petits riens qui marquent leur soulagement. Reo et le roi des abeilles ferment les portes derrière moi, posent les barres de bois, le Gardien des légendes me sourit, Yin-aux-yeux-bridés arrête un instant de mâchonner son crayon et les autres lisent ou écrivent sur les petites tables patinées par les travaux d'élèves des Êtres sans mémoire, ils ont à peine levé la tête et pourtant ils sont apaisés par mon retour. J'entends des bruits de voix dans le grand escalier, les enfants aussi m'attendaient. Nous sommes au complet. Neuf sages, deux enfants. Tout va bien.

     Moi aussi je respire ou je soupire, je ne sais plus la différence qu'il y a entre ces deux actions, je regarde tout autour de moi les ors et les bois de la grande salle, le plafond en stuc, les vitraux sombres qui diffuseront un jour des couleurs d'arc-en- ciel quand le soleil reviendra, j'y puise ma force dans les odeurs d'encre, de papier et de cette moisissure que nous flairons, que nous détectons. C'est notre travail quotidien, palper et nettoyer les livres, page après page. Nous les posons sur la longue table en houp réservée au Conseil. Nous les effeuillons lentement, avec l'attention d'une mère pour son nouveau-né, ils sont notre dernière richesse, la seule qui nous parle encore de notre passé.

Jadis, le Gardien des légendes hôle, rapace nocturne à aigrettes grises, bien avant les temps d'avant le grand désordre, Déesse lactescente et Dieu lumineux, beaux et facétieux jeunes gens, s'essayaient sans cesse à un jeu de cache-cache dans le bleu infini de la nuit.

Ce n'étaient que les prémices érotiques et charmantes d'une passion qui devait durer toujours. Ils savaient tous deux qu'ils se rencontreraient et s'étreindraient et le sachant s'amusaient encore plus à se chercher et à se fuir. De leur amour absolu et coquin naquirent des étoiles toutes plus brillantes les unes que les autres qui peuplèrent le ciel vide comme autant de témoignages de félicité. C'est fini.

     Titew est resté sur les marches de l'escalier monumental, il tient Lucia par la main. Cet enfant est le fils de mon fils, il a le regard attentif et transparent qu'avait son père, aussi léger qu'une étoffe posée sur les êtres et les choses mais parfois pénétrant comme une épée qui les transperce, voleur de matière, grappilleur d'âme et d'instants qu'il conserve en lui, qu'il partage sans doute avec Lucia.

     La dernière fois que j'ai vu mon fils, il était dans le troupeau des Êtres sans mémoire, l'śil éteint, il revenait de la chasse et si ses autres compagnons vociféraient, lui restait muet, accablé. Il est passé près de moi sans me reconnaître, j'avais, instinctivement ouvert les bras pour le saisir. Melanëng m'a retenue, à moins qu'il ne m'ait soutenue tant la douleur de voir mon fils aliéné m'avait affaiblie.

     Lorsque je suis rentrée à la Bibliothèque ce jour-là, Titew avait écrit son premier mot, assis sur le carrelage noir et blanc de la grande salle. J'y ai vu un signe, je me suis jurée de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre leur dignité aux Êtres sans mémoire. Il faut dire qu'à ce moment là nous ne les craignions pas encore. Ils étaient juste différents. S'étaient regroupés, les hommes et quelques femmes aux limites de la montagne aux cerfs, les femmes sauvages et leurs enfants dans la vallée, près de la mare infestée. Nous avions mis en place un recensement d'urgence, les survivants du Monde gris étaient au nombre de 453, 192 hommes, 223 femmes et quelques enfants, dont nous n'avions pas eu le temps de vérifier le sexe. Reo, au risque de sa vie, a tenté plusieurs fois d'affiner ces résultats et l'Auteur inconnu chargé de sa table d'écriture, de ses plumes et de ses encres, s'est déplacé avec lui pour l'y aider, ils n'ont obtenu qu'un succès relatif. C'est à cette époque qu'ont commencé, le troc sur le radier –les femmes sauvages apeurées et leurs herbes, leurs tubercules et leurs pousses de fougères, les chasseurs et leur viande rassise et malodorante–, le rapt des jeunes filles et leur viol collectif. Des enfants sont nés de ces unions brutales, et nous avons espéré ou voulu croire à la Providence, mais ils ont le regard vague de leurs mères, des malformations dues aux sols contaminés, aux gaz qui s'en échappent, et déjà l'instinct de la douleur et de la dissimulation. Nous ne saurions dire avec exactitude le nombre exact de cette population, beaucoup de nouveaux-nés sont morts, faute de soins. Toutes ces années d'écoute et d'attention, pour quoi ?

     Titew va avoir quatorze ans et nous avons si peu progressé. Que puis-je lui donner de plus que ces livres que nous mangeons, que nous dévorons chaque jour, que ce goût pour la beauté, l'esprit, la morale ?

     Nous avons tout organisé autour du savoir et cet enfant connaît infiniment plus de choses que n'importe lequel d'entre nous à son âge, pourtant une question m'obsède, que deviendra-t-il après notre mort ? Quelles armes –autres que celles de la Science, des Arts ou de la Littérature – devons-nous fourbir pour sa défense ? Comment lutter contre l'ignorance et la barbarie ? Il sait déjà qu'il devra se protéger et protéger Lucia.

     Il ne sait pas encore que nous sommes impuissants.

Cet extrait du roman de Claudine Jacques, L'Âge du perroquet-banane, parabole païenne, a paru pour la première fois dans le roman publié à Nouméa aux éditions L'Herbier de Feu en 2003 (pages 17-24).

© 2003 Claudine Jacques
tous droits réservés

retour en haut de page

Retour:

 
« île en île » - page d'accueil
index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
 
tous droits réservés © 2005
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/jacques_perroquet-banane.html
mise en ligne : 6 mai 2005