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Fernand Hibbert
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« La Confession de M. Thazar »

extrait du roman, Les Thazar (1907)
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     Cet après-midi-là, dans un angle du salon, deux hommes étaient assis. L'un, l'air endimanché, était un jeune «griffe un peu foncé», ainsi qu'il s'intitulait lui-même, et parlait à voix basse, tandis que l'autre presqu'un vieillard, l'écoutait en se laissant aller au mouvement berceur de sa dodine.

     Après que le jeune homme eût fini de chuchoter sa confidence, M. Démétrius Thazar – car c'était lui, – sur ce ton solennel dont il ne se départissait jamais, lui répliqua dans les termes suivants :

     – Lamertume, mon garçon, votre demande me touche plus que je ne saurais dire, et ç'aurait été une légitime satisfaction pour mon cœur de père de vous unir à Cécile, – car j'apprécie hautement vos qualités de travailleur acharné, vos sentiments de dévouement à ma personne, d'affection inaltérable pour ma fille, et surtout – je ne crains pas de le dire – je prise particulièrement votre persévérance dans le but à atteindre, persévérance que rien ne lasse, ni les railleries des uns, ni les insultes des autres! Vous avez su vous faire un front insensible aux humiliations les plus outrées, je vous en estime! Aussi, bien avant que vous m'eussiez fait part de votre désir d'épouser ma fille, j'aurais caressé ce projet et en aurais entretenu mon épouse.

     Lamertume blêmit – étant payé pour connaître la hauteur des prétentions de Madame Thazar.

     – Et que vous a-t-elle répondu? balbutia-t-il.

     M. Thazar se leva, alla à une des portes donnant sous la galerie, envoya un coup d'œil orgueilleux sur sa jolie pelouse empourprée de verveines en fleurs, puis faisant volte-face, il se passa les mains derrière le dos en relevant les pans de sa jaquette d'alpaga noir, et, s'étant raffermi par cette contenance, parla ainsi:

     – Vous connaissez, mon cher Lamertume, toute ma faiblesse pour ma femme. Elle fait de moi ce qu'elle veut; – si je ne le dis pas, du moins je le reconnais.

     – Mais vous le dites...

     – Veuillez ne pas m'interrompre quand je parle... Je disais donc que je laissais à ma femme une très grande latitude dans la direction de ma maison. Ce n'est pas que je manque de volonté ni qu'elle me domine, car Dieu merci, je n'ignore pas que je suis le maître chez moi, et de temps en temps je le lui signifie sans tergiverser; alors elle est bien obligée de courber une tête docile devant mon affirmation.

     – Oui, mais elle sourit, insinua Lamertume.

     – C'est vrai, mais elle a un si agréable sourire... quelles dents! mon ami, quelles dents égales et blanches! Rendez-vous compte d'une chose, Lamertume mon enfant, j'aime ma femme! Non pas d'une de ces affections molles et inconsistantes, faites d'habitude et de lassitude, mais je l'aime avec une sorte de passion... sauvage! – dirais-je, si je ne craignais d'employer une expression qui ne saurait concorder avec mon caractère, mon âge et ma situation. Or, ma femme aurait ri à gorge déployée lorsque je lui aurais parlé de ce projet d'union. Alors, vous comprenez, mon cher ami, je n'avais plus à insister...

     Lamertume fit une grimace et murmura accablé: «Je comprends, c'est à cause de ma couleur! »

     – Pas de politique ici, mon jeune ami, cria M. Thazar effrayé, pas de politique ici! Je vous donne l'assurance la plus formelle que si vous étiez riche, Madame Thazar n'aurait point ri.

     – Pauvreté n'est pas vice! s'écria Lamertume qui croyait dire quelque chose de très nouveau.

     – Je le sais aussi bien que vous, répliqua M. Thazar en arpentant le salon avec dignité, et richesse n'est pas vertu! Mais remarquez, mon garçon, qu'il ne s'agit dans le cas présent ni de vice ni de vertu qui sont des mots, mais bien de pauvreté et de richesse qui sont des faits. Ô, nous vivons en un temps où seuls les faits comptent. Ce n'est pas moi qui ai créé cet état de choses, je le déplore même à ne vous rien celer, mais je suis bien forcé de l'accepter. Et je m'y soumets avec d'autant moins de résignation que c'est pour avoir placé une confiance trop grande dans la prépotence des mots que j'ai fini par perdre tous les bénéfices d'un commerce prospère de vingt années. Oui, pendant vingt ans j'ai trimé à Port-de-Paix. Ce que j'ai vendu de petit-salé, de harengs, de morue et de savon! Ce que j'ai expédié à l'étranger de cafés, de bois de campêche et de gaïac, c'est inimaginable! Tout cela pour être réduit sur mes vieux jours à être moins que rien... Pourquoi cela? Parce que dans ma candeur, j'avais pensé qu'un Haïtien disposant de quelques capitaux avait pour devoir de les consacrer, de concert avec l'État, à une œuvre d'utilité publique...

     – Ah ! votre contrat! – fit Lamertume avec un sourire irrévérent. M. Thazar ne s'aperçut pas du sourire, mais il s'arrêta net, et un brusque frisson le secoua.

     – En effet, dit-il d'une voix sourde, mon contrat... Je suis le seul exemple d'un homme ruiné par un contrat dans ce pays! En savez-vous la raison, mon ami ? Parce que je l'ai loyalement présenté aux Pouvoir exécutif et législatif, et que je l'ai sincèrement exécuté, puis enfin parce que ayant appartenu à des assemblées politiques à la suite d'une révolution que j'avais crue faite au nom des principes de liberté et de contrôle, je m'étais laissé aller à prendre pour paroles d'Évangile toutes les phrases patriotiques et humanitaires que débitaient pompeusement de fieffés coquins. Il est vrai que je ne me suis aperçu qu'ils l'étaient qu'au moment où je leur présentai mon contrat. – «Vous ne parlez pas français!» me disait-on. Je m'efforçai de m'exprimer le plus purement que possible dans la langue de Pascal, de Bossuet et de Fénelon, mais c'était en vain: j'étais de moins en moins compris. À la fin, le député Mangoussa me dit: «Palé francé cé l'agent!» Force me fut de vendre tous mes titres sur la caisse d'amortissement rien que pour payer le rapport du Comité des Travaux publics de la Chambre, présidé par Mangoussa. – Ensuite il me fallut faire d'autres sacrifices pour satisfaire la majorité au vote général. Heureusement ma famille était en Europe à ce moment-là!

     Lamertume fit une grimace:

     – Malheureusement, vous voulez dire.

     M. Thazar reprit sèchement:

     – J'ai dit: heureusement! Pendant quatre mois ma maison ne désemplissait pas de visiteurs, et je puis affirmer que durant ces quatre mois, il n'est pas un mortel qui se soit adressé à moi autrement que pour me demander de l'argent.

     «Le contrat voté à la Chambre, je croyais toucher au port, mais voilà le Sénat qui n'y voulut rien comprendre à son tour! Là on ne me dit pas de «parler français», je dois le reconnaître, mais on employa un autre mot seul pour désigner exactement le même objet: – Agencez! me dit-on.

     «C'est extraordinaire comme on se sert de métaphores expressives dans ce monde-là!

     «J'agençai le Sénat, qui comprit immédiatement les points les plus spéciaux de ce malheureux contrat, mais ne vota pas tout de suite: il me restait une dernière station à accomplir, le suprême fond du calice à boire! Latuile, – Cambronne Latuile, qui était Ministre des Travaux publics, me tenait en échec devant le Grand Corps, parce que le contrat lui semblait trop obscur.

     Obscur! Un contrat de distribution d'eau! Le couteau sur la gorge, je dus signer un bon de cinq mille dollars à Latuile, qui trouva aussitôt le contrat aveuglant de clarté. J'obtins enfin le vote définitif, mais j'étais ruiné ou à peu près. Et l'année suivante, la faillite Poutret est venue m'achever. Ah! elle m'aura coûté cher l'expérience des hommes et des choses de mon pays...»

     Ayant dit cela, M. Thazar prit une pause et se laissa retomber dans la dodine; son visage ravagé par les chagrins, exprimait une lueur de sérénité; toujours replié sur lui-même, d'avoir parlé lui avait fait du bien. Cependant qu'avait-il dit? À peu près rien, le gros de ses souffrances il le gardait enserré dans son vieux cœur naïf, généreux et bon... Il poussa un profond soupir, et, le front soucieux, les prunelles vagues, il se mit à gratter machinalement sa courte barbe poivre et sel, oubliant presque la présence de son interlocuteur.

     De ses gros yeux ronds et stupides, Lamertume le regardait, sans soupçonner tout ce qu'il y avait de douleur dans cette existence de brave homme candide, qui après avoir été aux prises avec la pire des humanités: celle des politiciens, avait désormais à supporter, dans un contact de toutes les heures, les rebuffades de sa famille, laquelle habituée à une vie de luxe et d'oisiveté, ne lui pardonnait pas d'avoir perdu par sa faute une position solide et brillante.

Cet extrait du roman de Fernand Hibbert – Scènes de la vie haïtienne;  Les Thazar – a été publié pour la première fois en 1907 comme feuilleton dans le journal, Le Soir. La publication la plus récente du roman est celle des Éditions Deschamps (Port-au-Prince) de 1988. Cet extrait a été choisi et repris par Jean Jonassaint dans Des romans de tradition haïtienne: sur un récit tragique. Paris: L'Harmattan / Montréal: Cidihca, 2002, 2e partie, pages 23-26. Le titre de cet extrait, «La confession de M. Thazar», est celui de Jean Jonassaint; contraire aux autres chapitres du roman, le chapitre deux (d'où est tiré l'extrait) est sans titre de l'auteur.

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mise en ligne: 20 novembre 2002