index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
Littérature - index
Robert-Edward Hart
Île en île - page d'accueil
espace

Robert Edward Hart espace
photo © Violet Northcott
Souillac, vers 1953

« Si l'œuvre doit durer, qu'importe que l'on meure ? »
(« Pérennité », L'ombre étoilée, 1924)

Des faubourgs de Port-Louis aux falaises de Souillac : itinéraire d'un poète – Robert-Edward Hart (1891-1954)

Robert-Edward Hart est né le 17 août 1891 à Tranquebar, dans les faubourgs de la capitale mauricienne, Port-Louis, au-delà du Champ de Mars, ce premier hippodrome de l'hémisphère sud. C'est dans ce lieu, niché au pied de la montagne du Pouce, que Robert-Edward Hart situe, des années plus tard, son éveil à la poésie :

Dans les hautes herbes du Tranquebar, sur la Petite-Montagne et les autres collines qui font à Port-Louis un diadème royal, j'entendais les Esprits des hauts lieux se chuchoter dans la brise des paroles incompréhensibles pour moi, mais intenses jusqu'à l'anxiété. J'appris là-haut que le verbe des humains est de peu d'importance à l'univers et que des tragédies eschyliennes évoluent dans la lumière des cimes vêtues d'or qui avancent vers l'azur avec une insensible reptation cosmique. J'écoutais, je regardais, je respirais, muet de surprise, m'initiant à l'apparition du mystère, et si c'est à vingt ans que je devais écrire mes premières strophes, c'est en pleine enfance que, découvrant le royaume de poésie, j'écoutais chanter le poème de la rafale sur la montagne.*

Du Port-Louis de son enfance, il évoquera l'ambiance bourgeoise dominicale commençant avec la grand-messe et sa suite immuable faite de la promenade au marché et dans la rade du matin, de l'apéritif, du bœuf en daube et de riz pilaf du midi et de la promenade autour de l'hippodrome, de tours en carrousel et/ou de lancers de cerfs-volants à la saison des grands vents l'après-midi, après la sieste… À l'âge de huit ans, sur l'insistance – dit-il – de sa grand-mère, il fréquente l'école des demoiselles De la Chaise, puis celle des demoiselles De Bourrusse quelques mois plus tard. Ce sont deux expériences scolaires particulièrement pénibles chez « des demoiselles à particules et, sans doute, à fautes de français et à prétentions généalogiques insoutenables… ». La troisième expérience, quelques années plus tard, est la dernière : un répétiteur privé pour qui il décide « de faire l'imbécile avec une telle persévérance » que, en moins de trois mois, cet homme jette l'éponge… Plus de scolarisation pour le jeune Hart, mais, pour son plus grand bonheur, dira-t-il, car « dès ma petite enfance, j'ai été à l'école de la Nature et plus tard, à l'Université des livres et des voyages ». Les seules études, au sens propre du terme, qu'il poursuivra sont celles où « à l'école de psychologie et de psychothérapie de la rue Saint-André-des-Arts, dans le plus vieux Paris, j'apprenais la médecine de l'esprit en écoutant professer savamment des maîtres tels que le Docteur Edgar Bérillon ou le Docteur Paul Farez ».

Il convient de préciser le nom de l'écrivain : HART. Ses deux prénoms sont Robert et Edward, le deuxième hérité de son grand-père paternel et de son père. Dès ses premières publications, Hart choisit d'utiliser le prénom composé, Robert-Edward. Son grand-père, Edward Hart, de nationalité anglaise (né à Birmingham en 1819) arrive à Maurice d'Australie en 1841 et occupe différentes fonctions (professeur d'anglais au Collège Royal, traducteur et interprète auprès de la Cour d'appel à la demande expresse du Gouverneur Gomm). Des quatre enfants de son premier mariage, seul Walter Edward, futur père du poète, survit. Le grand-père s'oriente, après son deuxième mariage, vers une carrière d'agent de change et d'industriel. Walter Edward Hart, le fils, était notaire, puis journaliste, puis écrivain et bibliothécaire de la toute nouvelle Mauritius Institute. Poète et compositeur de musique, Walter Edward Hart est l'auteur de divers ouvrages, dont un Essai sur les comètes, et particulièrement sur la comète de Halley (1910), une première notice historique sur Le jardin botanique des Pamplemousses (1916) et un ouvrage intitulé L'Ile Maurice (1921).

C'est donc dans un cadre familial cultivé que le jeune Robert-Edward se développe, hors de toute contrainte scolaire, entre ses amis Adrien Scott le jockey, Maurice Ménardeau le peintre, Vanoff le débardeur-chanteur, le professeur de magie de Ruisseau-Rose… Sa mère surtout assure son éducation, si l'on croit cet éloge aux mères mauriciennes : « c'est la femme, et surtout la mère privilégiée, qui donne au futur écrivain ce qui ne s'apprend pas : je veux dire la sensibilité, cette substance mystérieuse dont est tissée l'œuvre d'un Shakespeare ou d'un Pascal ». Son éducation hors de l'école a cependant été d'une qualité suffisante pour que le jeune Robert-Edward puisse lire « avec passion une traduction française de Roméo et Juliette, Paul et Virginie, les Nuits de Musset, n'importe quoi, sans aucune censure et [relisant] avec amour Le livre des parfums de Rimmel et de Paris à Samarkand de Madame de Ujfalvy, qui calmaient mon désir perpétuel d'explorer le temps et l'espace » (Causerie de 1937).

Dans ce Port-Louis fin 19e / début 20e siècle, Robert-Edward Hart habite plusieurs lieux : Tranquebar, mais aussi la maison d'Epinay vers 1903, la rue Desroches en 1912, La Chaussée pas loin de sa glacière au moteur bruyant, la rue Saint-Georges « toute pleine de vieux arbres et de jardinets », Moka également au centre de l'ile où il habita une « vieille maison délicieusement hantée »… Car la famille avait « la bougeotte » et Robert-Edward Hart fera perdurer la tradition en étant un vrai nomade à travers l'île jusqu'à son installation à Souillac à sa retraite en 1941. Il explorait dans ses moindres recoins un Port-Louis haut en couleur parfois accompagné, lors des promenades à flanc de montagne, de son chien Bing. La ville avait peu de secrets pour lui : « La ville entière est poésie, rêve, légende ».

Robert-Edward Hart aurait écrit ses premiers poèmes vers 1907, selon Jean Urruty, et en aurait ensuite publié dans la presse avant de faire paraître deux plaquettes, Pages mélancoliques et L'Ile d'or en 1912. À 26 ans, il voyage et visite Madagascar : cette expérience est pour lui une découverte poétique majeure à l'origine de deux plaquettes qui suivront en 1918 : Sensations de route et La vie harmonieuse. Le parcours professionnel ne commence qu'après : il devient le secrétaire d'un député local, Adolphe Duclos. Le recueil Les voix intimes, son premier grand succès poétique, sort à Maurice en 1920, intégrant les plaquettes L'Ile d'or et Sensations de route. Deux ans plus tard, Hart accompagne le député Duclos en France où il fréquente les milieux littéraires et les intellectuels tels que Alfred Vallette, fondateur du Mercure de France en 1890, le symboliste Henri de Règnier, le satiriste et poète Fernand Divoire, le philologue Joseph Bédier (membre de l'Académie française né à La Réunion) et le symboliste belge André Fontainas. Deux recueils issus de ce premier séjour parisien paraissent en 1922 : une réédition française des Voix intimes (avec une préface d'un ami des lettres mauriciennes, le Duc de Bauffremont) et le recueil Sur le Syrinx. Le deuxième séjour parisien en 1930 comprend également d'intenses amitiés littéraires, notamment avec le groupe du Mercure de France. Malgré les insistances pour demeurer à Paris et y devenir « écrivain professionnel », Hart choisit de rentrer, car il ne pouvait « [se] résoudre, malgré tout, à vivre et peut-être mourir loin de [son] soleil et de [ses] affections mauriciennes ». Bien qu'heureux au « charme irrésistible » de Paris, à Londres – même si « [sa] chair de créole grelottait » puisque « parti d'un décembre tropical » – et en Méditerranée, l'« un des nœuds invisibles où s'incurvent les courants humains », son refus de s'installer ailleurs vient d'un simple fait : « c'est ici, au cœur de ce qui fut le continent lémurien que je pressens l'essentiel de l'ineffable ».

Rentré à Maurice après le premier voyage parisien, Robert-Edward Hart collabore au lancement d'un quotidien créé par un membre de sa famille, L'après-midi, et il en sera le rédacteur-en-chef pendant une courte période. Le décès de son père en 1923 marque un tournant professionnel décisif, car il va lui succéder en tant que bibliothécaire du Mauritius Institute. Selon Jean Urruty, la stabilité financière du poste favorisera la productivité littéraire du poète et la qualité de son écriture. À partir de 1923, Hart écrit et publie effectivement beaucoup : jusqu'en 1941, au moins un sinon plusieurs textes par an. Sa palette d'écrivain d'élargit vers le théâtre, la prose, l'essai historique et les chroniques de presse, même si la poésie demeurera son mode d'expression principal.

Au départ un produit de l'approche parnassienne, Robert-Edward Hart évolue vers un symbolisme empreint de mélancolie, intégrant progressivement le pittoresque mauricien et/ou malgache avec une ouverture d'esprit qui le mène au vers libre. Hart refusera de se laisser cloisonner dans un seul type de poésie ou un style de versification. Il ne tourne pas le dos non plus au surréalisme naissant ; en 1937, sous le pseudonyme de Bob-Eddy, il publie des poèmes proprement surréalistes. Cette double ouverture – d'esprit et d'écriture – lui permettra de rencontrer l'Inde : une Inde qui le fascine et qui fait partie de son quotidien mauricien. Par l'entremise de Kissoonsingh Hazareesingh, Hart rencontre en 1934 son premier traducteur en hindi, M. Goomansingh, puis découvre, grâce à l'hindouiste britannique John de Lingen – lui-même poète – l'œuvre de Rabindranath Tagore, de Vivekananda, de Sri Aurobindo et d'autres chefs spirituels de l'Inde avant de devenir membre de l'Indian Cultural Association. L'universalité de Hart passe par le biais d'une fusion féconde entre l'insulaire, pétri d'occidentalisme, et l'insulaire, inspiré par les cultures millénaires qui l'enveloppent au quotidien. La Bhagavad-Gita – dans laquelle le Mauricien Savinien Mérédac trouve « une beauté intrinsèque et supérieure, d'une pureté presque inimaginable » – sort en 1936 et Poèmes védiques en 1941, affirmant une fois encore que « l'âme hindoue est la plus religieuse du monde ».

Le théâtre joue un rôle important dans l'œuvre de Hart, même si la production théâtrale se limite à une poignée de textes : un poème dramatique de 1923, Le destin de Sapho ; un texte en un acte et en prose, L'Égide (1924) ; une histoire d'amour tragique issue de la mythologie irlandaise et inspirée par des vers du poète irlandais Yeats, La tragédie de Déirdré (1938) ; Le mystère du Bienheureux Laval (1951), une pièce portant sur les derniers jours de la vie du prêtre (surnommé à Maurice l'apôtre des noirs et qui a consacre son sacerdoce à la réhabilitation des descendants d'esclaves) ; et une farce de 1954, Sept Robinsons à l'ile aux Crabes.

L'œuvre en prose de Robert-Edward Hart est souvent aussi – sinon plus – poétique que certains de ses poèmes. Le fil conducteur entre la poésie et les textes en prose est un certain Pierre Flandre, personnage fictif suffisamment important pour être le socle d'un cycle se déployant en plusieurs ouvrages et à différentes dates sur huit ans : Mémorial de Pierre Flandre. Roman du tropique (1928), Méditation du Bienheureux Pierre (1931), Respiration de la vie (1932), La joie du monde en deux volumes (1934) et Poèmes de Pierre Flandre (1936). Ce personnage incarne le lieu-refuge fondamental de Hart lui-même, ce lieu où il a caché son refus de passer de l'enfance à l'adolescence, puis à l'âge d'homme et où se niche sa mélancolie originelle.

« L'auteur n'a pas conçu cette histoire de l'évolution d'une âme comme un récit, mais bien comme un poème symphonique », avoue Hart dans la préface de Méditation du Bienheureux Pierre. C'est dans ces pages attribuées à un personnage fictif ressemblant étonnamment à son créateur que s'exprimera toute la conception hartienne de la Lémurie. Quand on est insulaire, la question « partir ? fuir ? » n'est jamais loin. Lorsque Pierre Flandre, dans un moment de doute ou de faiblesse demande au sage indien Ananda « Où fuir ? », la réponse est cinglante : « Nulle part. Demeure ici. Des dieux propices veillent sur cette île, un des derniers lieux au monde où l'homme puisse garder le sens de la nature et de la liberté intérieure, de la lumière, de la Beauté, de l'élévation en soi-même. ». Le poète et son personnage finissent par devenir un, comme les deux faces d'une pièce de monnaie ou, mieux, comme des frères siamois... et à la lecture de différents textes du Cycle de Pierre Flandre, l'impression dégagée est que de vrais dialogues s'instaurent entre le poète et son personnage... C'est en Pierre Flandre que Hart fera vivre « les mystères de l'île et du grand océan : dans le dédale des rues de Port-Louis, à travers la luxuriance des odeurs et des sensations, dans l'exaltation panique de la nature tropicale, dans les ardeurs végétales et les embrasements de couleurs. ». Et c'est en Robert-Edward Hart que Pierre Flandre définira le poète : « Le poète doit faire rire les gens tristes et pleurer les gens gais. Et quand je dis ‘doit', j'erre, car le poète ne doit rien du tout à personne, ni à lui-même. C'est le seul homme qui ne doive pas… Voilà son secret, sa gloire, sa solitude, sa pauvreté, sa raison d'être ».

Quelques essais et de très nombreuses chroniques de presse jalonnent l'œuvre de Hart, historiques pour certaines (Les volontaires mauriciens aux armées en 1919, par exemple), mais également des conférences telle celle de 1928 intitulée Pour ne pas être enterré vivant. Hart était convaincu qu'il pourrait ne pas être mort, même si son corps en donnait les apparences. Conformément à sa requête, le cœur de Hart fut enlevé après son décès ; il est conservé dans les locaux de l'ancien Mauritius Institute, aujourd'hui siège du Mauritius Museums Council.

Certaines chroniques de Hart ont été publiées, mais plusieurs mériteraient d'être étudiées, notamment les vives polémiques sur des questions d'esthétique ou les réflexions humanistes. Hart a beaucoup contribué au développement de la littérature locale et régionale par le biais des revues littéraires qu'il soutenait en y publiant des textes divers et des auteurs qu'il encourageait, tel Jean-Joseph Rabearivelo. En 1915, Hart se joint au poète Léoville L'Homme pour la rédaction de la revue Mauritiana que L'Homme avait lancée en 1908.

Les amis poètes gardent longtemps la mémoire de la fidélité et de la générosité de Robert-Edward Hart, malgré sa pauvreté matérielle. « La plupart des poètes et des écrivains de ce pays lui doivent quelque chose », confie le poète et ami Pierre Renaud. La liste d'amis de Hart serait longue, mais, parmi les proches, il y a Raymonde de KerVern, René Noyau (alias Jean Erenne), Marcel Cabon, Malcolm de Chazal, Kissoonsingh Hazareesingh, Muriel Obret, Aunauth Beejadhur, les frères Masson, Jean-Joseph Rabearivelo…

Modèle d'amitié, encore, il y a le geste d'Emile Labat allant de ses mains extraire de l'océan les coraux destinés à la construction de la maison du poète. Dans cette maison de corail sise à Souillac (et devenue musée), le visiteur peut apprécier le parcours de Robert-Edward Hart et, par là, mieux comprendre pourquoi son œuvre est reconnue comme l'une des plus riches de la littérature francophone de l'océan Indien. Des poèmes, des photos, des peintures, des objets personnels, un documentaire audiovisuel et des extraits de son œuvre jalonnent cet espace poétique et magique, éternellement baigné par le bruit des vagues.

Robert-Edward Hart est mort le samedi 6 novembre 1954 et il repose au cimetière marin de Souillac qu'il appelait « son cimetière fantasmagorique ». Il portait en lui, écrit encore Pierre Renaud, « l'essence même de ce pays, ces souffles venus d'Europe, d'Afrique et d'Orient et qui, transcendant les dimensions de la poésie, sut s'élever à un haut mysticisme ». De la véranda qui fait presque le tour de cette demeure que le poète avait appelé La Nef et que l'académicien français George Duhamel qualifie en 1948 de « retraite marine à la fois délicieuse et austère », le visiteur peut apercevoir le cimetière, en découvrant et appréciant une vue panoramique incomparable sur la baie.

« Ne crains pas de mourir. La mort c'est la naissance » avait écrit Robert-Edward Hart. C'est peut-être pour cela que son ami Malcolm de Chazal, à l'annonce du décès de Hart, s'est demandé : que voit-il ?

– Robert Furlong

* Note: Plusieurs citations de Robert-Edward Hart dans cette présentation proviennent de sa Causerie, faite à Curepipe le 29 mai 1937, reproduite dans le numéro spécial de la revue littéraire L'Essor en 1955. Nous avons également cité (voir les références ci-dessous) Jean Urruty (1972) et Jean-Louis Joubert (1991) ainsi que Robert-Edwart Hart dans Sur l'art d'écrire, La maison qui se souvient (reproduit dans Hommage à Robert-Edward Hart) et dans les Pages choisies de Robert-Edward Hart.

espace

bleu

Oeuvres principales:

Poésie:

Prose:

Traductions par Robert-Edward Hart:

Sociétés:

Robert-Edward Hart était membre de :

Prix littéraires:

Honorifiques:

bleu

Sur l'oeuvre de Robert-Edward Hart:

bleu

Traductions:

in English:

in Hindi:

espace
Sites et liens sélectionnés
Liens sur Robert-Edward Hart
espace

sur Île en île:

textes de Robert-Edward Hart disponibles en ligne:

ailleurs sur le web:

Retour:

bleu
 
« île en île » - page d'accueil
index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
 
Dossier Robert-Edward Hart (biographie et bibliographie) préparé par Robert Furlong. Collaboration: Stefan Hart de Keating (Stef H2k)
tous droits réservés © 2014
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/hart.html
mise en ligne : 31 janvier 2014 ; mise à jour : 20 juin 2014