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Édouard Glissant
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Le monde incréé.  Edouard Glissant. Paris: Gallimard, 2000.

par Patrick Sultan

     Il n'est aucun genre littéraire auquel Edouard Glissant ne se soit essayé: le roman prolonge l'essai et la poésie, souveraine, irrigue toute cette oeuvre diverse et cohérente. Il serait cependant difficile de dire de quelle catégorie littéraire relèvent les trois pièces qui composent ce volume. Leur forme est indéterminée à moins qu'il ne convienne sans doute, en risquant un néologisme, de parler d'«in-formes»: la prédominance des discours les apparente à des dialogues dramatiques; mais on pourrait tout autant avancer à bon droit que ce sont des récits, des aphorismes, des poèmes en prose, des chansons, des palabres. Glissant les qualifie de «poétrie»; il définit même ainsi ces singuliers objets: «Poétrie: poème et conte ensemble, où s'encombrent les paysages, où les histoires se raccordent, s'entresouchent les langages». Cette dénomination paraît être une énergique récusation de toute assignation à identité générique, un déni désinvolte de toute prétention à l'achèvement totalisant : c'est au lecteur de reconnaître dans ces «traces» l'empreinte d'un souvenir, d'une douleur, d'un cri.

     «Les poétries, quels qu'en soient les circonstances et l'auteur, se répondent». Ces enchaînements (ou déchaînements) de paroles multiples nous conduisent donc dans les limbes de l'oeuvre de Glissant, dans les limites mouvantes au-delà desquelles sa parole créatrice s'actualise en romans, essais, poèmes... C'est dire à quels extrêmes est poussé le parti-pris revendiqué «d'opacité»: mélange des idiomes, multiplication de formules obscures, répliques qui se heurtent et se choquent plus qu'elles ne se suivent, énoncés à la limite de l'agrammaticalité, commentaires et gloses qui augmentent le trouble.

     Cependant, s'il n'est jamais exclu que l'on perde pied dans ce maquis verbal, il est toujours possible de suivre les «traces» que dessine cette écriture pleine de tumulte. Ainsi, à aucun moment, on ne quitte le «pays-Martinique»; en effet, même si ces scènes, réfractaires à toute représentation, opèrent des coupes dans les dates, ébranlent les assises de la chronologie et brouillent les frontières entre le fantasme et le réel, elles évoquent quelques situations-clés: la Traite, le passage du système de la Plantation à l'exploitation par les multinationales et aussi la disparition tragique (le 22 juin 1962) de l'écrivain indépendantiste Paul Niger. Sur ces événements, on retrouve le ressassement magnifique de la parole glissantienne. On reconnaît cette voix que son obscurité même, pour peu que l'on veuille bien se laisser porter par elle, rend si parlante; on retrouve l'effroi et le sarcasme, la rage et la fierté altière.

     On peut reconnaître également des figures familières qui hantent d'autres oeuvres de Glissant; on retrouve les personnages excessifs qui incarnent la mémoire marron, forces hautaines qui ne pactisent pas: Marie Celat qui voit et sent dans son corps même la folie de la cale négrière, et son double inversé la princesse Oriame qui anticipe les souffrances de son arrachement au Pays d'Avant.

     Conformément à son titre oxymorique, cette oeuvre fait surgir un monde sans le créer, élève une forme en suspens, faite d'échos et d'images qui, à défaut de dire et de représenter, a sans doute le pouvoir de faire parler et d'inciter à voir.

Ce compte-rendu du Monde incréé, par Patrick Sultan, est publié pour la première fois sur « île en île ».

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mise en ligne 29 mai 2002