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Roger Dorsinville
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Roger Dorsinville
photo prise dans les années 1940 à Port-au-Prince
D.R., archives de la famille de Roger Dorsinville


Les Vèvès du créateur

(Extrait)

     Un président pas serein du tout et, comme perplexe dans ses dispositions intérieures vis-à-vis de Dieu et des hommes, fit venir les chefs de la Police et de l'Immigration qui avaient eu peu l'occasion d'être reçus ensemble à un sommet d'affaires et ne savaient trop quelle tête se faire l'un à l'autre, cordiale ou inquiète.

     «Faites-moi disparaître ces gens!» fut l'ordre bref. Le mot n'avait eu jusqu'alors qu'un sens, et le chef de l'Immigration sortit aussitôt de son fauteuil, comme mû par un ressort.

     «Que faites-vous donc?» cria un chef nerveux qui n'aimait pas les mouvements brusques.

     «Je... je vais faire... disparaître de mes archives toute trace de ces gens», balbutia-t-il. À la vérité, il ne s'agissait pas du tout d'une telle fadaise, mais d'une envie subite de fuir. N'ayant encore jamais été mêlé à un assassinat froidement conçu et ordonné, son instinct l'avait porté à céder la place à l'Exécuteur, son voisin de siège.

     «Imbécile!» avait pensé le chef, qui garda le mot pour lui, étant de nature à être rassuré par les excès de zèle dont il couvrait volontiers les bavures.

     «Pas si vite, Immigration, vous m'avez mal compris. Asseyez-vous donc». Sa voix, devenue soudain calme, ne rassura pas. «Vous, Immigration, vous donnez tous les visas de sortie sans poser de questions. Vous, Police, vous vous arrangez avec l'ambassade pour que ces gens s'en aillent sans bruit ni compte. J'ai dit tous: filles, mère, visiteurs, videz-moi tout cela hors du pays».

     «Mais il y a un Haïtien parmi eux».

     «Qu'en savez-vous?» tonna le fou. «Avez-vous fait ouvrir le trou là-bas?»

     Ce fut le tour du policier de sortir de son fauteuil comme une mécanique: «J'y cours...» dit-il.

     Le fou se dit qu'il était bien mal servi par des têtes sans cervelle. Ses serviteurs, surtout de haut en bas, de bas en haut, des hommes de la peur. Le trou avait été ouvert, naturellement, et trouvé vide. Qui oserait le confesser le premier? Chacun se défilait, de peur d'un retour de bâton.

     «Je me fous du trou, s'il est vide». Ces messieurs n'en menaient pas large, et leur chef eut soudain envie de rire de leurs mines ahuries. Rire? Il ne l'avait pas fait dix fois en derniers quinze ans. Or, depuis qu'il avait accepté le verdict de l'Invisible et s'était mis à combiner comme une farce tragique sa succession, il se sentait souvent distrait du sérieux de ce programme par un besoin de se détendre. Rire? Il n'avait plus ri de compagnie depuis... le siècle gris de ce qu'il avait appelé «son temps de misère». Pas même devant un café chaud dans l'intimité de la famille. Une intimité qui n'avait plus de sens depuis que les avidités, le luxe et le stupre des périodes de décadence s'étaient introduits dans ce qui n'était plus un «foyer». Il regardait de loin comme tisons éteints sous des cendres froides des affections pour lesquelles il n'avait plus d'usage.

     Redevenir un homme, s'il se pouvait, pendant une heure. Il appela l'officier de service: «Renvoyez tous les visiteurs, diplomates, ministres ou peuple, renvoyez. Décalez toutes les audiences vers demain, et à partir de demain, décalez. Laissez libre entièrement mon dimanche, j'en aurai besoin. Faites avancer une voiture, pas la numéro un, n'importe laquelle. Pas de motard, pas d'escorte, rien que ces messieurs». Il montrait du doigt ses deux interlocuteurs du jour qui ne savaient pas quelle tête faire. L'officier de service partait; il le rappela, voulant être méthodique: «La voiture, pas devant le perron, mais discrètement du côté de l'ascenseur». Abandonnant un instant ses visiteurs qui n'osaient se regarder, il pénétra dans ses appartements privés pour en ressortir quelques minutes plus tard, curieusement engoncé pour un homme qui voulait rire, dans l'équipement sans grâce qui avait toujours fait de lui un éteignoir: veston, cravate, chapeau, noirs et lourds, un gourdin à la main, un pistolet supervisible dans son étui de ceinture. «Messieurs», dit-il, «allons-y». Au pied de l'ascenseur, «vous conduirez», dit-il au policier, et il prit lui-même place à l'avant, disant au chef de l'Immigration: «Mettez-vous donc derrière, vous jouerez au Président».

     Les deux officiers, abasourdis, se demandaient dans quelle mauvaise minute ils étaient en train de mettre le pied en compagnie de cet homme sombre, et maintenant indéchiffrable.

     «J'ai envie de voir des paysages», dit l'homme trop longtemps cloîtré. «Conduisez-moi au Fort Jacques».

     Vers le Fort Jacques, donc, par des routes de montagnes. «Si je pouvais oublier», se disait-il, «si je pouvais oublier que je suis cet homme-là, le Président». Il savourait côte à côte la puissance et l'inanité du mot «Président» qui avait en ce pays causé tant de mises à mort.

     «On est né un enfant nu, on devient le Président, on est le même enfant nu...». Il parlait, ses deux compagnons écoutaient, se demandaient quel prix leur coûteraient de si dangereuses confidences. Écoutant d'une oreille, leurs pensées cheminaient par les rues conduisant vers les ambassades, Brésil, Chili, Vénézuela, sûrs qu'ils ne sortiraient vivants de l'aventure que par ce circuit-là.

     À Fort Jacques, l'autre s'était assis sur une pierre plate, regardant de haut prés, bois, hameaux, de son ancien pays, mêlés désormais à l'avance du dur et des toitures plates ou ondulées qui annonçaient la mort de la nature.

     Il parlait. «Le pays est beau, n'est-ce pas? Pourquoi n'y avoir pas prolongé l'enfance tranquille, sans ambition? Il fallait toutefois des ambitions dont celles de sortir de la misère. La misère semblait me poursuivre et renouvelait mes ambitions. Pouvoir enfin manger toutes les viandes, toutes les sauces, tous les fruits, en avoir les moyens et aujourd'hui un estomac délabré. Quelle ironie! Avoir prise sur ce pays, sur ses gens, ne rien pouvoir pour restaurer sa santé, retourner à une certaine vigueur. La maladie s'installe, vous détruisant fibre à fibre. Je suis vieux, je me sens vieux. Je suis venu ici une ou deux fois au temps de l'adolescence. Il fallait monter à pied depuis Pétionville; nos jarrets solides faisaient de nous des grimpeurs, nos poitrines étaient plus pleines encore d'allégresse que d'air; nos yeux prenaient avec la distance, la mesure et l'attrait des jalons qu'étaient tout ce qu'avaient fait les hommes de jardins, de maisonnettes, de clôtures. Tout cela était plus vert qu'aujourd'hui, plus vivant, plus prenant, et ce qu'avaient laissé de végétations hautes les soins de l'homme formait forêt le long des pentes. C'est beau encore ce que nous voyons, mais vu de près, c'est dégradé, il faut désormais la distance, comme là-bas du côté du lac pour suggérer la beauté. Rien n'est plus minable, rien n'a été si désastreusement détruit par les faims de l'homme que cette zone du lac. Ce pays est encore beau, mais c'est une illusion, la sève en est partie; autrefois d'ici, nous aurions eu une vision bien moins étendue. C'est le prix qu'il faut payer. Toujours payer; il faut toujours payer. Quel prix avez-vous payé, vous mes chefs, pour avoir accès à votre titre, à vos privilèges? Ne me le dites pas, je le sais. Vous avez refusé un visa de sortie à un parent, le soir on l'arrêtait et il a disparu. Quant à vous, vous avez payé en nuits sans sommeil des arrestations arbitraires, je n'en dirai pas plus puisque vous avez appris à dormir; il le fallait bien. Et puis dormir mieux, dormir plus mollement. Nous sommes passés de la natte au matelas de coton puis au matelas à ressort. Avez-vous une baignoire en creux dans votre salle de bain? Beaucoup ont appris à trouver le sommeil dans sa mousse odorante. L'eau est tiède et ils y flottent. Moi, l'eau tiède ne me fait même plus de bien; j'y continue à sentir toutes les douleurs de mes veines, de mes artères, de mes muscles».

     Il se mit debout sur des jambes qui tremblaient, invitant le support de ses deux compagnons. «Je porte ma mort en moi, et quelquefois l'enfant, l'adolescent, qui persiste en chaque adulte, chaque vieillard, s'inquiète, bien que résigné. Vous aussi portez votre mort en vous, à plus longue échéance, certes, mais pensez-y à l'occasion».

     Le chef de police, qui avait des lettres, bien qu'il n'y parut guère, et qui, étudiant aux États-Unis, s'était fait une spécialité de l'approche psychanalytique de la criminalité, s'était dit: «Il n'a parlé que de lui-même, avec complaisance et pitié. Dans cet état sans retour, ne parler que de soi, pas de ce qu'il laisse; en vérité, indifférent au chaos qu'il va laisser».

     Deux frégates passèrent, voiliers du ciel, inaccessibles aux gens des plaines qui ne savaient d'elles que leurs grandes ailes glissantes et leurs cris qui trouaient le crépuscule d'un appel on dirait angoissé. Ici, elles se trouvaient amenées par les terres hautes presque à un voisinage partagé. D'en bas, elles étaient interprétées par les adolescents de la ville comme des symboles de défi. Personne n'avait jamais vu leurs nids, et leurs migrations quotidiennes par paires isolées de la région des plaines, des lacs peut-être, au nord, vers d'autres plaines, d'autres lacs qui par-dessus les barrages des montagnes gardaient une aura mystérieuse.

     Le vieux despote fut-il secoué par la provocation d'une espèce trop libre soudain mise à sa portée? «On vous dit bon tireur, Police; pourriez-vous en abattre une?»

     «Je le pourrais, Excellence, mais pas aujourd'hui; pas devant vous».

     Un sourire sardonique glissa sur les lèvres de l'Excellence, dont les yeux morts semblaient pétiller derrière les loupes qui les gardaient: «Aurais-je troublé à ce point un homme dur? Ce sera ma dernière performance». Il ajouta, fort curieusement de la part de quelqu'un qui s'en allait: «Je me souviendrai de vous».

     Les deux hommes aidèrent le vieux à se rasseoir; il avait voulu, pour la descente, être seul sur le siège arrière. Il voulait, disait-il, s'étendre. «Allez doucement, Police, sinon vous me feriez rouler et ce ne serait plus une détente».

     Pendant que l'homme cherchait la meilleure position pour se détendre, le policier embrayait avec angoisse. «Il fallait toujours», pensait-il, «que cet homme eût quelque piège tendu». Comment faire pour qu'il ne «roulât» pas au cours des kilomètres de pente qui les attendaient?

     Le chef de l'Immigration devait avoir la même préoccupation, car il ne se tenait pas face à l'avant, mais de trois quart, adossé presque à la portière, prêt à intervenir.

     «Vous ne dites rien, Immigration, vous n'êtes pas bavard».

     «Je pensais seulement, Excellence, que nous étions bien là-haut et qu'il aurait fallu dresser les trois tentes».

     «Vous vous souvenez de lectures que j'ai oubliées. Une pour Abraham, une pour Moïse? Et de quoi Élie leur parlerait-il? Du pays, peut-être...».

     Le chef de police sursauta.

     «Immigration, aurais-tu la même pensée, les mêmes répugnances que lui? Comme on se connaît mal; on n'ose pas se connaître...». 

     Mais les deux retournèrent brutalement au monde sans lumière où ils avaient choisi de vivre sans vertu.

     «Le pays», avait jeté le chef d'une voix sans bienveillance, «il me survivra bien, le pays».

     C'était sec, froid, à geler toutes les émotions.

Cet extrait du roman de Roger Dorsinville, Les Vèvès du créateur, a paru pour la première fois dans le roman publié en 1989 aux Éditions CIDIHCA (Montréal) et Deschamps (Port-au-Prince), republié en 1999 aux Éditions Mémoire-Regain (Port-au-Prince) et CIDIHCA, pages 135-140. Il est reproduit sur « île en île » avec permission.

tous droits réservés
© 1999 Roger Dorsinville

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mise en ligne : 21 novembre 2003