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Max Dorsinville
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Nous sommes tous des réfugiés  

Max Dorsinville
photo © Georges Anglade
Kamouraska (Québec), juin 2002

     J'écoutais Barbara. Elle prévoyait des centaines de participants. Des étudiants, bien sûr, qu'elle avait rejoints ; mais aussi des travailleurs, des exilés politiques, des « vieux socialistes » alertés par son groupe, le Third World Committee. Un permis de manifestation avait été obtenu de la police : « À la suite de longues négociations », avait-elle soupiré.

     La manif suivrait un itinéraire précis. Départ sur Saint-Urbain, crochet sur Prince-Arthur jusqu'à Saint-Denis. De là, direction sud vers René-Lévesque, virage à droite pour rejoindre Saint-Laurent et Notre-Dame. Devant les bureaux de la Cour d'Appel des discours seraient prononcés par les leaders progressistes. Puis « feu de joie », ajouta-t-elle.

     Barbara connaissait dans le détail les différentes étapes de la manif. Elle parlait avec autorité de l'expérience de ses nombreuses descentes dans les rues.

     – Vous vous attendez à du grabuge ?

     – On ne sait jamais. Il suffit d'un flic ou d'un camarade énervé, et tout saute en l'air.

     Elle me raconta sa dernière manif.

     – C'était à Ottawa en faveur des Arméniens. Un œuf atterrit sur la tunique d'un gars de la GRC. Immédiatement, les coups de sifflet, l'encerclement, et les voilà qui nous foncent dessus, matraque au poing, la visière baissée... Plusieurs camarades eurent des membres fracturés. Moi ? Tout juste des ecchymoses...

     En compagnie de Barbara j'avisais les portes closes des bureaux de mes collègues de l'Institut où tout est divisé et soustrait avant d'être additionné. Devant l'édifice principal quelques flocons de neige s'agitaient mollement dans l'éclairage des lampadaires.

     – On vous sert ?... Tiens, mais c'est toi ! Comment ça va, monsieur le professeur ? On fait le saut chez l'autre moitié ?

     Elizabeth avait suivi mon cours l'année dernière. Une pratique précoce du quotidien de sa ville natale, Nassau, avait fait d'une fille de vingt-et-un ans une femme très avertie et cynique. Des cheveux lisses, un petit nez retroussé et une bouche aux lèvres minces que mettait en relief un teint mordoré, proclamaient un métissage dont elle était fière.

     – Tu nous accompagnes, Elizabeth ?... la manif en faveur des réfugiés haïtiens. Tu viendras sûrement ?, ajoutais-je en réprimant un sourire.

     – Dans ce froid !... Et qui va s'occuper des tables ? C'est moi qui ai besoin d'aide !

     Je regardais la foule de gars et de filles qui circulaient dans la disco, se bousculant, s'interpellant, blaguant et riant.

     – La solidarité, ça ne te dit rien ? Nous sommes tous des réfugiés, non ?

     Elizabeth toisa Barbara, les traits tendus par une haine froide tandis qu'elle lâchait sèchement :

     – Et qui t'a parlé, toi ? Ça t'amuse de sauver les nègres ? Je connais ton genre..., concluait-elle en traînant sur les dernières syllabes.

     Elle tourna les talons.

     Je regardais Barbara, silencieuse, et lui enviais la certitude d'actions qui donnaient un but à sa vie. Elle vivait passionément ce qu'aucun doute ne remettait en cause. Ses camarades et elle ne faisaient qu'un, ses idées se jumelaient à ses actions en proportion inverse des rapports entre possédants et dépossédés ; elles ne s'obscurcissaient pas de ces zones grises que je brossais par métier. Ses convictions étaient absolues; j'avais perdu les miennes.

     Complice du spectacle de mes collègues de l'Institut, pour moi l'intérêt des uns se disputait l'apathie des autres. Le calcul inspirait le comportement professionnel mesuré au prorata des aptitudes au déguisement.

     – Vous resterez longtemps si vous apprenez à vous taire et à ne pas marcher sur les pieds de vos aînés, l'un d'entre eux me dit un jour.

     Je compris, en effet, et ma complicité en faisait foi. Engagé comme simple chargé de cours « à l'essai », comme ils me dirent, sans contrat, ils me récompensèrent après plusieurs années d' « essai » en m'accordant la permanence et la titularisation. Pour ce faire, ce que j'avais dû fréquenter leur « Club » !... Parce que là, le midi, autour de gin et de scotch, se faisaient et se défaisaient les carrières.

     – Le professeur X a un problème...

     – ? !...

     – Non pas qu'il soit incompétent... Vous voyez ce que je veux dire ?

     – ? !... euh, non !

     – (soupir). Vous le voyez au « Club » ?

     – ... Non.

     – Alors !

     J'avais donc joué leurs jeux à la perfection, « à la limite du cafard », songeais-je tandis que mon regard se promenait sur les gars et les filles de la disco presqu'uniformément vêtus de blue jeans, de pulls et de blousons de l'Institut nonchalamment jetés sur les épaules. Des filles balayaient leurs longs cheveux du revers de la main ou se les laissaient caresser par des copains à forte gueule, le teint rouge, tous affalés dans le désordre des tables et des chaises qui seyait à l'humeur de joyeuse et franche camaraderie.

     – La manif ! s'exclama Barbara.

     Elle se leva d'un bond et se dépêcha vers la sortie.

     – Merde, vous savez quelle heure il est ?

« Nous sommes tous des réfugiés » est une nouvelle inédite par Max Dorsinville, offerte aux lecteurs d' Île en île par l'auteur.

© 2008 Max Dorsinville

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mise en ligne : 13 juillet 2008