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Dorsinville écrit : « Si je devais décrire de façon générale mes intérêts en littérature... académique et non-académique, ils regrouperaient ce que j'appelle la "littérature mémorielle" : le genre de littérature qui témoigne de la vie et de l'époque d'un auteur, comme on peut le voir dans l'œuvre de Roger Dorsinville et celle de mon père, Max H., qui laisse une documentation abondante sur le mouvement de la décolonisation en Afrique qu'il vécut de première main... et, aussi, mon propre travail de création littéraire ». Les livres rédigés par Max Dorsinville incluent un roman en versions française et anglaise, chacune portant un titre radicalement différent : James Wait et les lunettes noires (1995), et Erzulie Loves Shango (1998). Dans sa version double, ce roman est au centre de la réflexion qui suit sur l'œuvre de Max Dorsinville. James Wait/ Erzulie a pour sujet les rencontres entre blancs et noirs au Québec, à Coolbrook, une ville fictive que les lecteurs peuvent facilement associer à Sherbrooke. Il poursuit dans la fiction ce que Dorsinville explore dans ses recherches académiques : les ressemblances entre la culture et la littérature canadiennes-françaises et noires. Dans l'introduction à son essai Caliban Without Prospero, Dorsinville affirme que « l'identité québécoise émergente des années cinquante et soixante établit des parallèles précis entre son expérience sociale et celle des noirs aux États-Unis et en Afrique ». Soucieux d'adapter la rencontre entre Caliban et Prospero comme un paradigme dans son essai, Dorsinville met l'accent sur l'identité entre les deux pôles qui s'ensuit de cette rencontre. Un constat – qui pourrait servir à analyser James Wait/ Erzulie – est que « L'antithèse entre Caliban et Prospero est la division ultime que chaque individu porte en lui-même. À la fin de La Tempête, la bienveillance en contrepoint de Prospero vis-à-vis de Caliban (qui a tenté de le tuer) sous-entend la reconnaissance de la part de Prospero que l' "esclave empoisonné", fils du diable et d'une sorcière, est en vérité le versant sombre de son être occulté aussi longtemps qu'il se percevait comme un métropolitain, et qu'il assume durant son séjour dans les ténèbres insulaires à pratiquer la sorcellerie ». Il n'est pas non plus fortuit que Dorsinville signale au lecteur la présence de ce que le roman, en quatrième de couverture, caractérise comme son aspect carnavalesque : « Erzulie Loves Shango est une histoire à plusieurs niveaux racontée sous la forme masquée du carnaval. Rien n'est ce qu'il semble être. Rien ne reste semblable ». Voilà une façon elliptique de sous-entendre que la structure et les thèmes du roman ressemblent à ceux de La Tempête. Le fardeau de la race, entendu globalement, est le thème principal de James Wait/ Erzulie. Le drame au centre de l'intrigue est accentué par son cadre : la ville fictive de Coolbrook dans les Cantons de l'Est au Québec durant les années soixante. Une époque où, selon le roman, les blancs canadiens-français comprenaient l'identité noire selon des stéréotypes sexuels grossiers répercutés pendant plusieurs siècles pour justifier le traitement inhumain des noirs par des blancs. Dans ce roman, les « deux solitudes » ne sont pas canadienne-française et anglaise, mais noire et blanche. D'une part, l'opposition de la communauté aux deux co-protagonistes (Denise, la Canadienne-française, et James Wait, l'Américain noir) est le véhicule de l'intrigue. Mais Denise, en fin de compte, échoue à surmonter les attitudes bourgeoises conformistes et les aspirations sociales. D'autre part, l'intrigue secondaire concernant l'étudiant et Bonbon, le mulâtre/noir/Don Juan – tous deux Haïtiens – est la source de vignettes par lesquelles le lecteur observe les valeurs et les besoins qui déterminent le comportement des blancs de Coolbrook avec les noirs. Chaque personnage du roman est victime du racisme, et chacun le pratique à sa façon. Quel que soit le mérite de Denise à se distinguer des autres personnages blancs en essayant de comprendre et de réconcilier les races, elle est pourtant attirée au départ par James parce qu'elle est dégoûtée par les mœurs pénibles et hypocrites de sa société bourgeoise. Même si le roman laisse entendre qu'elle aspire à une forme de renaissance par l'entremise de James – qu'elle associe à la force revitalisante de la nature – l'attirance qu'elle éprouve pour lui est en partie pour épater les bourgeois. Il en est ainsi, même si le narrateur s'évertue à nous convaincre de l'amour de Denise pour la nature, de sa curiosité et de son ouverture aux Autres. Qui plus est, elle transforme James en objet de la nature – une bonne intention, nul doute, si le but recherché est de le contraster avec sa propre communauté défraîchie. Mais, dans la mesure où elle cherche en lui l'évasion de sa prison bourgeoise, le lecteur se rappelle de la vogue pour le primitivisme des années 1920 qui soutenait que les peuples bruns et noirs pratiquaient une sexualité débridée et se comportaient comme des enfants dans la société occidentale. Leur ontologie, selon cette ligne de pensée, les empêchait d'être contaminés par les névroses de la société occidentale. Par conséquent, plusieurs croyaient que ces « primitifs » seraient les sauveurs de la société occidentale. Pendant un certain temps, des éditeurs américains mirent de la pression sur leurs auteurs noirs pour développer des personnages selon cette formule, et plusieurs – Claude McKay, Zora Neale Hurston, Arna Bontemps, et même Langston Hughes – y donnèrent suite. James est profondément blessé par le racisme. Il a séjourné en France avec le 82e Bataillon aéroporté, et il est un vétéran du Vietnam qui se tourne vers le baseball parce qu'il est incapable de trouver un emploi convenable aux États-Unis; ceci étant dû à sa couleur de peau. À cause de son âge (et peut-être de sa couleur de peau) aucune des ligues majeures ne l'engage. Il accepte une offre de jouer dans une équipe de ligue mineure à Coolbrook (une aubaine pour l'équipe et ses bâilleurs de fonds, nous dit-on, puisqu'il est leur joueur-vedette mais chichement rémunéré). James conçoit son arrivée à Coolbrook comme une évasion du racisme enduré aux États-Unis et de son existence dans le ghetto de Bedford-Stuyvesant à Brooklyn. Il exprime un mépris démesuré pour ses parents et ses amis noirs, eux aussi victimes du racisme, à tel point que le lecteur se demande s'il ne projette pas son ambivalence amour-haine sur eux :
La réaction de James à la tentative initiale de Denise de le connaître révèle une peur profonde et une méfiance de la race blanche. Il explique constamment pourquoi une union avec Denise n'aurait aucun avenir – l'hostilité de sa famille et de sa communauté envers elle serait insoutenable, dit-il – le lecteur comprend facilement qu'il joue un rôle significatif dans la fin de leur liaison. De plus, il est conscient de la malveillance et, à l'occasion, de la violence physique à laquelle il est exposé ; cette violence que les blancs réservent aux noirs qui fréquentent les femmes blanches. Les derniers mots prononcés dans le roman lui appartiennent, même si les dernières pensées sont celles de Denise. Denise, qui vit finalement à Dakar avec le mari que ses parents avaient souhaité pour elle, se rappelle de ses paroles juxtaposées à la réception hostile que ses parents lui réservèrent : « Ça n'ira pas. J'ai essayé de te le dire. Tu ne comprends pas ? J'ai essayé de te faire comprendre. Je pense que tu comprends, non ? ». De façon délibérée ou par inadvertance, James Wait se démarque comme une figure solitaire et triste, piégé et handicapé par le racisme qu'il pensait fuir en se rendant au Canada. Les stratégies qu'utilise Dorsinville pour raconter l'histoire et approfondir sa signification réussissent bien. Par exemple, l'usage qu'il fait des lunettes noires comme symbole est, tel que noté par Joël Des Rosiers, très efficace. Les résidents de Coolbrook fixent James derrière leurs lunettes noires. La noirceur veut dire ici non seulement une vision déréglée mais aussi le refus de connaître. Bref, les résidents de Coolbrook désirent préserver leurs stéréotypes sur ce qu'ils pensent des noirs et des rôles qu'ils devraient remplir, c'est-à-dire, des sous-humains à l'appétit sexuel débridé. Des personnages comme Bonbon exploitent un tel préjugé. Essentiellement, l'histoire Alors que Caliban Without Prospero de Max Dorsinville a été largement cité – comme, par exemple, par Ashcroft, Griffiths et Tiffin dans The Empire Writes Back (1989) – (et, parfois, j'ajouterai, sans lui donner le crédit qui lui revient), sa fiction reste cependant inconnue, en général. – H. Nigel Thomas |
Oeuvres principales:
Essais:
- Caliban Without Prospero: Essay on Quebec and Black Literature. Erin (Ontario): Press Porcépic, 1974.
- Le Pays natal: Essais sur les littératures du Tiers-Monde et du Québec. Dakar: Nouvelles Editions Africaines, 1983.
- Solidarités: Tiers-Monde et littérature comparée. Montréal: CIDIHCA, 1988.
- Understanding Contemporary Cuba in Verbal and Visual Forms: Modernism Revisited. Lewiston, NY: Mellen Press, 2004.
Romans:
- James Wait et les lunettes noires. Montréal: CIDIHCA, 1995.
- Erzulie Loves Shango (version adaptée et traduite par l'auteur de James Wait et les lunettes noires). Montréal: CIDIHCA, 1998.
Récit:
- A Haitian's Coming of Age in 1959: In the Postcolonial Light and Shadow of Castro and Duvalier. Lewiston, NY: Mellen Press, 2005.
Éditions critiques et traductions:
- The Haitians in Quebec. A Sociological Profile, by Paul Dejean. Translated with a Foreword by Max Dorsinville. Ottawa: Tecumseh Press, 1980.
- The Rule of Francois ("Papa Doc") Duvalier in Two Novels by Roger Dorsinville: Realism and Magic Realism in Haiti. Trans. and Ed. Max Dorsinville. Preface by George Lang. Lewiston, NY: Mellen Press, 2000.
- Post Colonial Stories by Roger Dorsinville: In the Shadow of Conrad's Marlow. Trans. Max Dorsinville. Preface: Maryse Condé. Lewiston, NY: Mellen Press, 2001.
- A Critical Edition of Haitian Writer Roger Dorsinville's Memoirs of Haiti. Trans. and Ed. Max Dorsinville. Preface: Marie-Hélène.Laforest. Lewiston, NY: Mellen Press, 2002.
- A Critical Edition of Haitian Writer Roger Dorsinville's Memoirs of Africa. Trans. and Ed. Max Dorsinville. Preface: George Lang. Lewiston, NY: Mellen Press, 2002.
- The Collected Edition of Roger Dorsinville's Postcolonial Literary Criticism in Africa (deux volumes, en français). Vol. 1: 1976-1981; Vol. 2: 1982-1986. Ed. and Intro. Max Dorsinville. Preface: Marie-Hélène Laforest. Lewiston, N.Y.: Mellen Press, 2003.
- A Brief History of the Black Communities in Canada, by Frantz Voltaire. Trans. Max Dorsinville. Montréal: CIDIHCA, 2007.
Éditions critiques posthumes:
- Dorsinville, Roger. Pour célébrer la terre suivi de Poétique de l'exil. Montréal: Mémoire d'encrier, 2004.
- Dorsinville, Max H. Mémoires de la décolonisation. Montréal: Mémoire d'encrier, 2006.
- Dorsinville, Roger. Le Monde de Robert Brémont. Montréal: CIDIHCA, 2007.
- Dorsinville, Max H. L'Ombre de Duvalier. Montréal: CIDIHCA, 2007.
Sur l'oeuvre de Max Dorsinville:
- Ashcroft, Bill, Gareth Griffiths and Helen Tiffin. The Empire Writes Back: Theory and Practice in Post-Colonial Literatures. London and New York: Routledge, 1989.
- Blanc, Marie-Thérèse. « Peut-on en finir une fois pour toutes avec les classifications raciales ? » Essays on Canadian Writing 61 (Spring 1997): 207-210.
- Clarke, George Elliot. Odysseys Home: Mapping African-Canadian Literature. Toronto: University of Toronto Press, 2002.
- Des Rosiers, Joël. Théories caraïbes: Poétique du déracinement. Montréal: Triptyque, 1996.
- Fouron, Pascale. « Solidarités » (compte-rendu). Revue Canadienne des Études Africaines 24.2 (1990): 273-274.
- Ireland, Susan. « Declining the stereotype in the work of Stanley Lloyd Norris, Max Dorsinville, and Dany Laferriere ». Québec Studies 39 (Spring/Summer 2005): 35-77.
- Lang, George. « Max Dorsinville: Solidarités » (compte-rendu). Research in African Literatures 20.3 (Fall 1989): 526-529.
- Warner, Gary. « Le pays natal » (compte-rendu). Revue Canadienne des Études Africaines 19.3 (1985): 649-651.
- Wright, Nancy. Pre-Sent Realities: Counter-Memory in Brand, Clarke, Dorsinville and Laferrière. M.A. Thesis, 2006. Université de Sherbrooke.
- Wylie, Hal. James Wait et les lunettes noires (compte-rendu). World Literature Today 70: 3 (Summer 1996): 749.
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Liens sur Max Dorsinville |
sur « île en île »:
- « Nous sommes tous des réfugiés », nouvelle inédite par Max Dorsinville.
- Roger Dorsinville, dossier d'auteur préparé par Max Dorsinville.
ailleurs sur le web:
- Caliban Without Prospero (compte-rendu par Maximilien Laroche), Études littéraires (1975).
- The Edwin Mellen Press, rechercher par nom d'auteur pour trouver la table des matières des quatre éditions critiques des textes de Roger Dorsinville traduits en anglais, et de l'édition en deux volumes de ses textes critiques en français (The Collected Edition of Roger Dorsinvilles Postcolonial Literary Criticism in Africa).
- Max Dorsinville, présentation du professeur, McGill University, Department of English.
- « Max H. Dorsinville fouille dans les "Mémoires de la décolonisation" », entretien avec Max Dorsinville. Le Nouvelliste (3 novembre 2006).
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