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René Depestre
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Haïti dans tous nos rêves

Entrevue avec René Depestre

réalisée le 24 sept 1997

par Ghila SROKA

Tribune Juive :  René Depestre, qui êtes-vous au juste ?
     René Depestre : La réponse réside dans le film « Haïti dans tous nos rêves », de Jean-Daniel Lafond, qui relate mon parcours d’écrivain. Le personnage de fiction dans ce film pourrait être une première définition de ce que je suis. La réponse est aussi dans mes livres, dans mes poèmes avant tout.
     Sur le plan politique, je traîne derrière moi une longue trajectoire dans l’orbite communiste. J’ai vécu à Prague, j’ai connu la Chine et le Viêt-nam, j’ai travaillé dans la clandestinité communiste au Brésil et avec Rafaël Alberti à Buenos Aires, j’ai collaboré à des activités culturelles aux côtés de Pablo Neruda au Chili.

Ce « vous » que j’emploie est plus qu’une formule de politesse, il fait appel à un être multiple. Il y a en vous l’écrivain – poète, romancier, essayiste avec Bonjour et adieu à la négritude – mais aussi l’homme engagé.  Comment peut-on être à la fois poète et communiste?
     Voilà une très bonne question. J’ai cru pendant longtemps, à tort, qu’on pouvait être à la fois homme d’action et de rêve. C’est un mariage impossible. Il y a des exceptions, bien sûr – je pense à un homme comme Gabriele D’Annunzio, grand poète italien qui, au lendemain de la première guerre mondiale, s’est révélé être un homme d’action militaire.
     Moi, j’ai été poète avant d’être communiste. Un poète tout feu tout flammes, c’est-à-dire un homme en colère; ce qui m’a valu mon adhésion précoce au communisme. Après avoir publié mon premier recueil de poèmes, j’ai collaboré à un journal de combat: La Ruche. Ce nom symbolisait que nous voulions être comme des guêpes pour le régime du président Lescot. Nous étions un journal littéraire et artistique qui s’intéressait à la politique. Nos écrits ont mobilisé beaucoup de gens, ont conduit à une grève générale et à un vaste mouvement d’opinion contre Lescot, dictateur d’Haïti au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Tout cela coïncidait avec la venue d’André Breton en terre d’Haïti, en 1945. Le troisième numéro de La Ruche lui fut d’ailleurs dédié, en hommage à sa personnalité et au surréalisme. Ce geste mit le feu aux poudres : c’était un véritable appel à l’insurrection générale des Haïtiens !
     Donc, en somme, j’ai occupé la scène politique pendant des semaines en Haïti comme jeune homme en colère, avec Jacques-Stephen Alexis et d’autres jeunes Haïtiens tels que Gérald Bloncourt, qui écrivaient également dans la revue. Cet épisode de ma vie marque l’origine de mon adhésion à cette doctrine d’extrême-gauche qu’est le marxisme.

Aujourd’hui, le poète l’a emporté sur l’homme d’action ?
     Le poète l’a emporté depuis longtemps. Durant toute ma traversée du désert communiste, j’ai eu sur ma tête un paratonnerre poétique. Mon adhésion au surréalisme fut pour moi un antidote contre le dogme marxiste, la langue de bois et autres excès du communisme.
     En Union soviétique comme dans les démocraties populaires ou à Cuba, j’ai toujours été très attentif aux textes exclus des milieux communistes. J’ai lu Joyce, Faulkner, Kafka, les romantiques allemands, un peu de ce qui compte au niveau littéraire, sans pour autant me référer aux goûts particuliers du parti. Cette attitude m’a protégé, m’a empêché d’être tout à fait «t ruqué », dans mon intégrité d’artiste et de citoyen, par la bureaucratie soviétique.

Disiez-vous, pendant votre enfance en Haïti : « Quand je serai grand, je serai écrivain » ?
     Non, je n’y pensais pas, quoique j’étais un conteur-né. Il y a, en Haïti, une forme de narration orale appelée « audience » : on se raconte des histoires, des contes. Depuis ma plus tendre enfance, mes frères et mes soeurs m’écoutaient, surtout lorsqu’on était confinés à l’intérieur des murs de la maison. J’inventais des histoires inspirées de la pluie, de la mer, des rivières et des arbres. Je fantasmais beaucoup autour de la nature, de tout ce qui frappait l’imagination des petits Haïtiens. J’ai grandi, si je peux dire, dans un terreau littéraire.

Vous êtes passé de l’oralité à l’écriture...
     ...Sans que ce ne soit trop difficile. À l’école primaire, j’ai eu un instituteur breton ; il nous lisait souvent des textes de Fennimor Cooper, de Jules Verne, d’Alexandre Dumas. Dans ces lectures, le conte français rencontrait en moi le goût du conte oral. Cela m’a conduit à être d’abord poète. J’ai souvent pensé qu’on pouvait être plus facilement poète que romancier parce que le rythme de la poésie est dans la nature. Je l’avais déjà perçu dans le bruit de la pluie sur les toits de zinc de la maison, dans la rivière, dans les inondations et les cyclones, dans la vie bruissante du golfe de Jacmel, qui a beaucoup d’énergie cosmique.
     Ce lien cosmique avec les réalités d’Haïti et sa nature m’a d’abord conduit à la poésie. Je pensais qu’être écrivain requérait beaucoup d’expérience. Comme le disait Sartre : « L’écriture est une affaire d’ingénieurs, tandis que la poésie, on la porte presque dans sa respiration ».
     J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la prose, attendu d’avoir vécu.

Quel est, à l’heure actuelle, l’apport de la négritude dans votre écriture ?
     Il est certain que personnellement, j’ai dépassé cette affaire. C’est pour ça que j’ai dit adieu à la négritude, bien que la négritude ait été, pendant un certain moment, une marche intermédiaire dans ma prise de conscience. Je devais faire cette expérience pour la dépasser, parce que la négritude a été construite comme l’inverse de l’anthropologie des Blancs, constituée au XVIIIe siècle, à travers l’expérience des Lumières. Il fallait à un moment donné, et Sartre l’a très bien compris, mettre au pied du mur notre perception des couleurs de peau. C’est un bien, après tout, de se faire dire qu’on est noir; mais on ne peut se cantonner dans cela puisqu’on sait que c’est un mythe.
     Maintenant, quelle est la valeur de la négritude dans mon travail ? difficile à déterminer. C’est que je n’appartiens pas à un seul courant, dans l’identité multiple d’Haïti, mais à plusieurs: au réalisme merveilleux, à l’onirisme créole, au surréalisme populaire et à ce que j’appelle mon érotisme solaire et qui est une partie constitutive de mon esthétique.
     Tout cela me détermine. Non seulement la négritude, mais aussi l’ensemble de toute l’expérience historique du peuple auquel j’ai appartenu, à laquelle se cumule mon expérience française; dans tout cela, je cherche l’effet unique et comparable à ce qu’on appelle synergie dans le domaine médical, c’est-à-dire un ensemble de fonctions qui aboutissent à un effet unique. Le coeur bat comme résultat d’une synergie : plusieurs fonctions organiques contribuent aux battements du coeur de chacun de nous.

Justement, où en êtes-vous dans votre travail d’écriture ?
     Trois ans après avoir publié, chez Actes Sud, Mon Anthologie personnelle qui a eu le prix Apollinaire, j’ai ouvert un chantier. C’est un choix stratégique: je suis en train d’écrire plusieurs livres. Au lieu de publier chaque année ou tous les deux ans, je vais en profondeur, je réfléchis. Maintenant que j’ai fait le deuil des illusions de ma jeunesse, de celles d’une partie de ma vie, de Cuba, j’évalue les ressources dont je dispose, les matériaux de mon parcours, les filons d’expériences, d’épreuves, d’acquis, de malheurs, de souffrances et de joies que j’ai accumulés.

Quand j’ai lu votre livre intitulé Dans un train chinois, j’ai perçu en vous une combinaison des grands écrivains japonais. Vous êtes allé au Japon également, n’est-ce pas ?
     Oui, en effet, j’y suis allé. Quant à mon écriture, je m’applique à y recréer un effet esthétique unique à partir d’une expérience multiple. Je commence par un effort autobiographique, sous forme de fiction autobiographique...

On peut retracer votre trajectoire haïtienne à travers vos poèmes, votre littérature. Quand on vous lit, on a l’impression que vous écrivez vos romans en Haïti...
     ...Après 50 ans d’absence, c’est le plus bel éloge qu’on puisse me faire...

Mais il y a votre période cubaine qu’on ne connaît pas. Est-ce que vous avez l’intention d’écrire un jour un essai sur la question ?
     Un essai, peut-être pas, mais de la fiction, sûrement. Je pense même à un livre qui s’intitulerait: Cuba : service après naufrage. J’y raconterais, de fil en aiguille, tous les événements dont j’ai été témoin, sans tomber dans le règlement de comptes avec Castro et les Cubains. Simplement une recherche de la vérité à travers l’écriture.

Aujourd’hui, que ressentez-vous quand vous avez des échos de Cuba ?
     Un sentiment de peine, comme une profonde tristesse. Cuba a consenti et consent toujours, depuis près de 35 ans, à de nombreux sacrifices, mû par la certitude de se sortir tôt ou tard de l’auberge de la pauvreté, de la misère, de l’analphabétisme, bref, de tous les maux propres aux pays sous-développés. Tout cela pour finalement se retrouver avec la situation actuelle du peuple cubain; c’est déplorable, et il est extrêmement douloureux de le constater. On peut parler d’un échec historique de la révolution.
     En 1959, Cuba n’a pas eu d’autre choix que de se ranger aux côtés de l’Union soviétique, à ses risques et périls. On constate aujourd’hui les grands malheurs que cela lui a apportés. En soi, cette association n’avait rien de fatal. Mais avec l’effondrement du socialisme à l’échelle mondiale, le conflit insoluble avec les Américains et le séisme qui marque même l’histoire de la philosophie marxiste, la situation s’est empêtrée, s’est détériorée.
     Tout cela est très douloureux, mais c’est l’Histoire. Et je ne crois pas que Castro – malgré tous ses dons et talents éclatants d’orateur, d’homme d’action, de penseur – ne puisse trouver une voie propre à Cuba. Il a accepté purement et simplement qu’on adapte plus ou moins au cas spécifique de Cuba l’expérience soviétique: une soviétisation tranquille mais efficace de Cuba.
     Le parti communiste cubain, dans son travail quotidien auprès des masses, a adopté les même méthodes qui ont conduit le communisme à sa perte. La notion même de parti est une notion pseudo-religieuse. Le système communiste s’apparente à un ordre religieux ou chevaleresque. Les Templiers d’autrefois ont trouvé dans cette doctrine leur continuation moderne. On a assisté, dans tout le monde communiste, à un phénomène que j’appelle « détournement d’idéal », de rêve. On a détourné le marxisme de son véritable parcours, de son véritable voyage dans la vie intérieure des gens. On a oublié le long voyage que de grands courants religieux comme le christianisme, le bouddhisme et la philosophie des Lumières avaient accompli dans la vie intérieure des gens. Ces mêmes courants qui avaient fait comprendre que l’homme ne peut vivre seulement de pain; il a aussi besoin du sacré. Au lieu d’inventer notre propre sacré, on a chassé la religion par la porte et on l’a laissée entrer par la fenêtre sous forme de parti. Le culte du parti, le culte de la personnalité, le culte du chef et autres formes bâtardes du sacré, ont conduit le communisme à son effondrement.

Vous êtes donc si attaché à Cuba ?
     J’ai eu des années de bonheur à Cuba, j’ai épousé une Cubaine, j’ai deux garçons cubano-haïtiens et je connais bien le pays. J’ai étudié avec ferveur l’histoire de Cuba, je connais bien l’œuvre de José Martí et de la plupart des écrivains cubains. D’ailleurs, j’ai été un ami très proche de Alejo Carpentier et de tous les autres membres de l’intelligentsia cubaine.
     En arrivant à Cuba, j’avais toute une expérience malgré mon jeune âge ; je n’étais pas tombé de la dernière pluie sur la Sierra Maestra ni sur La Havane. En mars 1959, je suis entré dans ce pays par la grande porte, en invité d’Ernesto Che Guevara. J’ai travaillé à ses côtés pendant plusieurs mois au début cette année-là. D’ailleurs, j’ai eu de longs entretiens avec lui dans sa chambre.

Dans le film de Jean-Daniel Lafond, vous ne sembliez pas nostalgique d’Haïti, comme si votre valise, vous la portiez en vous.
     Comme la tortue porte sa carapace sur le dos, moi je porte la mienne. Quand j’ai pris la parole dans diverses universités américaines, j’ai expliqué que je possède un système de racines. Il y a, en Asie du Sud-Est – notamment à l’Ile Maurice et à la Réunion – un arbre qui s’appelle le banian. Outre ses racines principales, il possède des racines aériennes qui retournent à la terre pour devenir un autre arbre. Une boucle perpétuelle entre ciel et terre. Je dis que j’ai une identité banian, c’est-à-dire démultipliante. Au fil des expériences, j’ai superposé en moi diverses cultures, sans pour autant perdre mes racines haïtiennes. Mes racines sont itinérantes. Les gens croient connaître l’identité totale d’un homme par une seule de ses racines, c’est un leurre. De plus en plus, l’identité humaine devient multiple.

L’exil n’est donc pas un malheur ?
     Non. Puisque mon pays est en moi, je ne perds pas de vue la réalité. Au contraire, l’exil m’enrichit, me guérit aussi du nationalisme identitaire figé dans une seule direction de la vie. L’exil me fait comprendre la complexité même de la vie en m’apprenant à comparer un peuple à un autre, une culture à une autre, et à réfléchir à différentes cultures – celles de l’Amérique du Sud, de l’Italie, de la France, de la Chine, de l’Union Soviétique – en termes de complémentarité.

Le film de Jean-Daniel Lafond aborde aussi cette question de l’exil.
     Le film, comme mon roman, est une métaphore des malheurs d’Haïti et de nos rapports d’Haïtiens à la langue française. Il faut dépasser cette contradiction. Pour reprendre l’image d’un poète haïtien, il faut descendre du cheval en sueur de nos contradictions historiques.
     Moi, je suis descendu de ce cheval en sueur – le mot cheval, on l’emploie pour désigner le rapport d’une personne qui est possédée par un Loa, un dieu. On est le cheval d’un dieu, en sueur d’avoir tant galopé pour rien dans le désert haïtien, pour prendre en main les données fondamentales d’une histoire réelle, c’est-à-dire un État, une société civile, un droit, des institutions, une administration, enfin, tout ce qui forme un État moderne. On a tout pour le devenir, mais ça demande vraiment de grandes luttes. Parfois, je suis très pessimiste et je dois vaincre cet état chaque matin. Il y a le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté, comme disait Gramsci. C’est chaque matin que je dois affronter ce débat existentiel.

Était-ce la première fois que vous participiez à un film sur vous-même ?
     Oui ! J’ai participé à des émissions de télévision, à des reportages, mais à un film, c’était la première fois. Ce film, c’est aussi une œuvre d’art, sortie de l’imaginaire de mon neveu Jean-Daniel Lafond (qui a épousé ma nièce Michaëlle Jean), c’est son œuvre à part entière. Je n’étais qu’un élément de la fiction du cinéaste.

Le fait que Michaëlle Jean soit votre nièce a facilité la relation avec le réalisateur, les relations de travail ?
     Au contraire, ce lien familial a compliqué les choses, parce que dans le film, on voit que je suis parfois à la limite de l’éclat, excédé qu’on me pousse dans mes derniers retranchements, ce que seule Michaëlle, étant ma nièce, peut se permettre ; elle insistait même un peu trop pour que je revienne en Haïti. On y voit un rapport un peu complexe qui va même peut-être au-delà du rapport oncle-nièce. C’est comme si elle était ma fille ; mais elle n’est pas ma fille : elle est très belle et moi je suis un homme solaire, n’est-ce pas ? Tout cela instaure des rapports intéressants, contradictoires mais féconds quant à la création, et donne peut-être un charme particulier au film. Parce que les gens, on peut leur faire confiance, ils sont capables de fantasmer beaucoup autour de cette situation !

Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter cette expérience cinématographique ?
     Ils voulaient que je retourne en Haïti. Ils se sont heurtés à un refus formel : je ne rentre pas. Je ne voulais pas rentrer en tant que citoyen, mais j’acceptais en tant que personnage de fiction. Ce refus s’explique par le fait que l’Haïti qui repose en moi, je ne l’ai jamais quitté. Je ne suis pas un homme politique, je n’ai aucun rôle diplomatique à jouer et les choses étant ce qu’elles sont – j’ai un âge qui demande la solitude, le retrait, la réflexion, le travail quotidien, de la suite dans les idées, dans les sentiments –, je ne peux risquer d’exposer sur la place publique la mutation à laquelle j’obéis en ce moment. Ce que je voudrais, c’est changer en flambée d’inventions la quantité d’expériences que j’ai derrière moi. Changer en qualité artistique le malheur de ma vie, les épreuves douloureuses surtout – je pense à mon expérience communiste, à mon expérience cubaine – changer cette « maladie » en suprême santé de la poésie et de la littérature. C’est un argument que je crois solide, que Jean-Daniel Lafond a pris au sérieux en traitant son film.

Aviez-vous votre mot à dire sur le scénario ?
     Pas du tout ! Jean-Daniel a été libre de filmer comme bon lui semblait. Je n’ai rien visionné jusqu’au dernier moment. Ce n’est que lorsque tout fut prêt que je pris connaissance, à Toulouse, de son travail. J’avais une peur bleue de tomber sur une œuvre qui me décevrait. Le film mettait en scène un conflit de famille, c’était délicat.

Quelle a été votre réaction ?
     Une grande surprise doublée de joie. Je suis devenu le spectateur attentif de ma propre vie, tant et si bien qu’à un moment donné, j’en ai presque oublié ma participation au tournage. J’aurais voulu voir ce personnage qui me ressemblait beaucoup, mon double banian, dans d’autres situations de la vie. Le fait que je sois resté sur ma faim de la sorte signifie que Jean-Daniel Lafond a bien travaillé. Il a fait une œuvre avec les éléments disparates de ma vie.

Comment avez-vous réagi, face aux images d’Haïti dans ce film ? Qu’avez-vous ressenti ?
     Une grande émotion. Il y a un contraste si violent entre l’Haïti de mon enfance, qui était vivable jusqu’au début des années 50, et l’Haïti actuel.
     Les années 30 ont été de bonnes années. J’ai eu une enfance plus ou moins heureuse, je n’ai pas à m’en plaindre. Même de nos difficultés jaillissait une joie de vivre; on montait à cheval, on dansait beaucoup, on avait appris à admirer les phénomènes de la nature.

Vous aimiez ce qui était beau, alors qu’aujourd’hui...
     ...Il n’y a plus rien. La beauté est en exil. On pourrait paraphraser le livre de Carlo Lévi, Le Christ s’est arrêté à Eboli. On y lit comment les gens considéraient l’État comme une calamité naturelle semblable à la malaria, aux cyclones ou aux mauvaises récoltes. Aujourd’hui, la tâche fondamentale, c’est de sortir Haïti du sinistre dans lequel il est plongé et de constituer une société civile. J’ai vu un désastre. Jacmel n’est plus Jacmel, c’est un zombie. Haïti, c’est un pays profondément zombifié, même jusque dans sa présence physique, dans ses montagnes. C’est terrible.

Il y a la mort dans la rue.
     Un journaliste français a dit que l’histoire d’Haïti aura été une parenthèse vide, sur les plans politique, des institutions civiques, du droit. Mais dans cette parenthèse, on a quand-même pu constituer une culture, une poésie.

Mais une culture en exil. Haïti a donné de grands intellectuels qui sont au Canada, aux États-Unis, en France, partout dans les Caraïbes.
     En exil parce qu’ils ne peuvent pas vivre en Haïti, c’est la grande contradiction de notre pays. Les Haïtiens réussissent à l’étranger parce qu’ils y trouvent des cadres juridiques, civiques et politiques favorables à la création. En Haïti, il n’y a jamais eu, à aucun moment de notre histoire, la notion d’autonomie de l’individu. L’individu est pris dans des histoires de clans, dans un clientélisme politique macabre. Duvalier fut l’expression suprême de cette « papadocratie » organique qui travaille.

Le film va-t-il être projeté en Haïti ?
     Oui, et je serai présent, sous les yeux des Haïtiens, ils pourront me regarder comme ils voudront. C’est le seul apport que je puisse faire à Haïti, pour le déduvaliériser définitivement, pour envoyer au musée des cauchemars, des grandes horreurs du siècle, cette expérience abominable du duvaliérisme.

Parlant de Duvalier, vous habitez le sud de la France ; il est donc votre voisin, non ?
     Oui, c’est un de mes voisins, ce bâtard de la « papadocratie ». Il était nul et l’est resté, j’imagine.

Qu’est-ce que vous pensez de Jean-Bertrand Aristide ? A-t-il été un bon président ? Dans le film, vous avez une longue conversation téléphonique avec lui...
     Je n’ai aucun préjugé à son égard mais si je devais en avoir un, il serait plutôt favorable. D’abord, il a été élu démocratiquement, pour la première fois. Il peut avoir un certain recul pour regarder les réalités redoutables d’Haïti, de par sa formation religieuse, par sa maîtrise de plusieurs langues, ses connaissances accumulées au fil des voyages, son charisme. Il a su négocier une situation extrêmement difficile – parce qu’au départ, c’est très douloureux pour n’importe quel Haïtien de voir revenir des troupes américaines d’occupation, bien que le contexte soit très différent et qu’aujourd’hui tout cela soit garanti par des institutions internationales. Les Américains ont reçu un mandat précis et l’accomplissent. J’ai d’ailleurs publié un article dans Le Monde dont le titre, « Une parole de vérité », est inspiré d’un proverbe russe qui va comme suit : « Les paroles de vérité pèsent plus lourd que le monde entier ». Cette parole de vérité, c’est la parole qu’Aristide incarne aujourd’hui. C’est une parole de nuit, une très belle parole.
     Cet article a choqué beaucoup d’Haïtiens. J’ai carrément pris parti en faveur de l’intervention américaine, en expliquant bien qu’il s’agit d’une intervention différente de celle de 1915, que les États-Unis ne cherchent pas à prendre des positions stratégiques et économiques en Haïti.
     Aujourd’hui, on assiste à la formation d’une société civile internationale. Haïti est un élément de laboratoire de ce qui est en train de se constituer sous nos yeux et qui va donner des fondements juridiques à la mondialisation. Une nouvelle étape d’hominisation des humanités.

Vous avez dit lors d’une conférence : « Il faut se méfier du nationalisme identitaire ». Pouvez-vous développer cette affirmation ? car nous traversons une crise identitaire au Québec.
     Cette crise est mondiale. On la retrouve autant ici que dans le monde arabe, dans les pays africains ou en Haïti. Toutes les régions traversent une crise d’identité qui prend la forme d’un nationalisme exacerbé. À cela s’ajoute une espèce de fuite en avant, due à l’informatisation massive de la société, c’est-à-dire, au phénomène de la mondialisation.
     Je constate que la situation mondiale fonctionne sur un double mouvement de balancier. D’un côté, on retrouve tous les grands mouvements universalistes tels que les écologistes, Amnistie Internationale, Greenpeace et ceux qui parlent des nouveaux droits humanitaires. Tous ces gens-là sont marqués d’un élan planétaire. De l’autre côté, il y a un mouvement de repli, fait de traditions nationalistes. Or, le nationalisme aura été le grand malheur du XXe siècle. On le trouve partout, que ce soit dans le régime nazi ou dans toute autre forme de cloisonnement. Le malaise, c’est le nationalisme. Quelles que soient les formes qu’il prenne, il débouche toujours sur des régimes de terreur, sur une étroitesse d’esprit.
     C’est le nationalisme qui, dans une grande mesure, a perdu l’Union soviétique, parce que derrière cette terminologie internationaliste, se cache un nationalisme déguisé. Il n’y a pas plus nationaliste que Fidel Castro et les Cubains. Aujourd’hui plus que jamais, il faut rejeter le nationalisme.

Le 31 octobre dernier, vous avez été témoin d’une scène poignante : après l’annonce du résultat référendaire en faveur du NON, Jacques Parizeau, premier Ministre à l’époque, a tenu des propos blessants à l’endroit des Québécois d’origines diverses en attribuant la défaite souverainiste au vote ethnique. Quelle est votre lecture du débat référendaire ?
     Les Québécois et les Canadiens, en gardant leur sang-froid, en acceptant le résultat très serré du scrutin, ont donné un exemple de vie démocratique au cours de cette période référendaire. Ils ont fait preuve d’une maturité démocratique extraordinaire, parce que dans n’importe quel autre pays, la situation aurait pu dégénérer en émeute nationaliste, en dérapage sur la voie publique. Le calme relatif qui a entouré les événements référendaires témoigne de la bonne réflexion qu’a faite ce peuple sur lui-même. Par conséquent, ce peuple n’a aucune raison de verser dans le nationalisme. Il est mûr pour autre chose.
     Les Québécois sont bien placés pour comprendre que l’identité ne peut pas s’accrocher à un seul courant de l’Histoire, à une seule expérience historique de la démocratie. Il y a l’expérience des voisins canadiens qui est tout aussi valable ; en cumulant les deux réalités, les Québécois peuvent faire du Canada une expérience historique qui sera un modèle démocratique. Pourquoi ne pas voir dans le Québec également une identité banian ? Comme Milan Kundera le dit, à chaque ethnie, à chaque culture spécifique est aujourd’hui attaché ce qu’il appelle un contexte médian, qui est la marche intermédiaire vers cette spécificité qu’est le monde. Pour les Québécois, le contexte médian le plus évident, c’est d’abord les voisins anglo-saxons, ensuite les États-Unis, les Caraïbes, la France. Donc aujourd’hui, il faut établir des passerelles entre les divers contextes médians à l’échelle planétaire. Il y a des marches intermédiaires entre les diverses cultures du monde, et celles-ci sont entre elles des formes parentes, sur le plan historique des cultures.
     Puisque depuis 1492, il y a eu une ouverture générale de la planète, les cultures se croisent dans ce qu’on pourrait appeler un processus mondial de créolisation. Les Caraïbes, Haïti, la Martinique, la Guadeloupe et Cuba ont été le laboratoire historique de cette expérience. On a fait une expérience considérable de ce phénomène qui est unitif, démocratique, et qui nous permet d’échapper aux mythes de cloisonnement comme le racisme et le nationalisme.
     Le nationalisme vise au repli sur soi, sur des traditions archaïques, sur des choses obsolètes, des clichés, des stéréotypes dépassés depuis longtemps. Il faut s’en sortir parce qu’on peut dire n’importe quoi à partir de cette affaire d’identité. Ce n’est plus un concept opérationnel ; même les gens les plus extrémistes de droite ont recours à la notion d’identité qui ne peut conduire qu’à une impasse. L’ennemi, c’est le nationalisme.

Comment analysez-vous ce mouvement, en Amérique du Nord, qui consiste à mettre dans le même bain tous les écrivains noirs sous prétexte qu’ils ont la même couleur de peau, à affubler d’un préfixe un écrivain ? Pourquoi cherche-t-on à les séparer de la réalité ?
     La problématique est très vaste. Personnellement, je suis un écrivain tout court. Si on tient à m’étiqueter, on peut dire que je suis un écrivain franco-haïtien. En tout cas, je suis tout sauf un écrivain noir !
     La problématique subsiste parce que le mythe de la couleur, dans l’histoire mondiale de la culture, a la vie longue. C’est une tentation très grande que de désigner par un terme générique des individus très différents, indépendamment de leur couleur. Cela s’est constitué après la découverte de l’Amérique. Christophe Colomb n’a pas découvert l’Inde, mais il a tout de même appelé « Indiens » les indigènes des Caraïbes ; il n’a même pas attribué une dénomination propre à chaque tribu alors que ces autochtones appartenaient à différentes ethnies.
     Le même phénomène s’est ensuite reproduit avec les gens prétendument noirs, avec une multiplicité d’ethnies africaines : Bambara, Wolof, Congo, etc. On a trouvé plus expéditif de considérer qu’ils étaient tous des Noirs.
     Même phénomène avec les ethnies européennes : les Espagnols, les Portugais, les Irlandais sont tous devenus des Blancs. Une entreprise de déguisement anthologique. On a donné des masques à tout. Plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, les peuples se sont mis à avancer, affublés d’un masque noir, blanc ou jaune. C’est une mythification des relations. À partir de ce moment-là, un rapport de cause à effet entre couleur de peau et condition sociale s’est établi. À ce dit rapport se sont greffées des significations esthétique, éthique et religieuse. C’est pourquoi, aujourd’hui, malgré tous les résultats de la déracialisation des relations humaines, perdurent des tendances de ghettoïsation, comme aux États-Unis par exemple.
     Le jour où j’ai écrit : « Il n’y a ni Noirs, ni Blancs, ni Jaunes », beaucoup de gens n’étaient pas d’accord ; ils se sont crispés, trop heureux d’être dans leur rage de cloisonnement racial, alors qu’il s’agit au fond d’une sorte de profanation sémantique de l’espèce, puisque l’espèce est Une.
     Bien sûr, il y a eu des inégalités de développement entre régions, d’où résultent différents modes d’adaptation à la nature d’une grande région à l’autre, d’un continent à l’autre. Cela exprime la grande diversité des formes historiques de la condition humaine.
     Chaque groupe d’ethnies, chaque famille européenne, aborigène d’Amérique, d’Afrique et d’Asie est une famille de sociétés qui a évolué pendant très longtemps sans contacts. Les formes historiques de domination, les forces historiques par lesquelles les hommes sont devenus hommes, ont été très différentes d’un continent à l’autre et ce, sur une longue période historique. Malgré tout, c’était toujours la même espèce qui évoluait dans l’échelle de l’hominisation. C’est le grand processus par lequel on est sorti de l’animalité, de la barbarie, c’est-à-dire que c’est à travers d’expériences tribales et claniques que nous sommes devenus des hommes.
     Donc, ceux qu’on a appelés, surtout à partir de 1492, les Blancs, les Noirs, les Jaunes et les Rouges, ne sont que des formes historiques diverses de la condition humaine. On les a intériorisés sous cette forme mythique de couleur, et on a du mal aujourd’hui, comme aux États-Unis, à s’en sortir. Il faut qu’on sorte cette prison de l’esprit et de la sensibilité et qu’on comprenne qu’hommes, femmes, enfants, disent beaucoup plus sur les plans moral et esthétique, que noir, blanc, jaune ou rouge.

Aux États-Unis, un homme nommé Louis Farrakhan a organisé le « Million Man March ». Est-ce que vous pensez que si on est une personne noire, on est obligé de s’identifier à ça ?
     J’ai eu l’occasion de voir ce monsieur à la télévision, à une émission française. Mon fils et moi avons eu la chair de poule en entendant ses discours. Cet homme qui fait flèche de tout bois, n’a aucune rigueur intellectuelle, même la plus élémentaire qui soit. C’est quelqu’un de redoutable ; à la limite comparable à Hitler ! Sa rhétorique foisonne de dangers, parce qu’elle amalgame un tas de vieux clichés. Il est certain que le peuple noir américain n’a pas encore pris en main le problème réel de sa libération. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, c’est dans l’intégration que les Afro-américains peuvent trouver une solution aux conflits raciaux datant de l’époque de l’esclavage, non en s’enfuyant dans une parole invertébrée, inouïe, et fascisante comme celle de monsieur Farrakhan. C’est une régression, une misère de la culture noire américaine, que des rivières de gens suivent un tel faux prophète. Comme une sorte de fondamentalisme noir qui est en train de se constituer sournoisement.

Un fondamentalisme né dans les années 60 avec Angela Davis et les Black Panthers, étendards de la culture afro-américaine.
     J’ai eu un entretien inoubliable avec Eldridge Cleaver, alors ministre de l’information du pouvoir noir en exil à Cuba. Je lui disais : « Méfiez-vous de la notion de pouvoir noir, on ne peut pas constituer une idéologie politique comme inverse de l’idéologie qu’on combat. À ce moment-là, on tombe dans un gobinisme renversé ». Et j’ai ajouté : « Nous avons la négritude totalitaire au pouvoir en Haïti : Duvalier. Donc le totalitarisme noir ne peut déboucher que sur des cauchemars, des catastrophes et des massacres. C’est un retour pur et simple à la barbarie ». Il m’a insulté, m’a dit : « Monsieur, prenez la porte ! ». Et pourtant, j’avais raison. Lui-même, d’ailleurs, s’est détaché de tout cela. Je crois qu’il est maintenant pasteur en Californie.

Que pourriez-vous dire aux jeunes Haïtiens du Québec qui ont perdu leurs repères identitaires et qui, justement, se tournent vers des Louis Farrakhan pour retrouver leurs racines ?
     J’ai entendu de jeunes Haïtiens soutenir que Farrakhan avait raison, qu’il parle très bien, qu’il est clair, qu’il dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. C’est ce qu’on dit de quelqu’un comme Le Pen en France, il dit tout haut ce qu’on pense tout bas, c’est une mystification de dire ça. Je pense que les jeunes Haïtiens qui sont ici, s’ils ont des difficultés, jouissent tout de même d’une grande communauté démocratique. Il y a des repères dans ce pays. Il faut qu’ils vivent mieux l’expérience québécoise, l’expérience canadienne, qu’ils l’approfondissent, d’autant plus que le phénomène de créolisation est propre à notre histoire. C’est un privilège pour eux, s’ils ne peuvent pas vivre en Haïti, d’avoir un lieu d’asile, un point de chute comme le Québec, qui est un lieu de réflexion démocratique tel que démontré lors du dernier référendum.
     Je leur dirais : « Ne soyez pas découragés, ne cédez pas aux premières pulsions politiques que vous permet de vivre un homme comme Farrakhan. Gardez votre sang-froid pour identifier le faux-prophète derrière les grands discours délirants de cet individu qui fait peur et qui ne peut que retarder l’émancipation des Noirs ».
     Le phénomène de mondialisation va à la fois permettre aux gens de se solidariser, à partir de leur chez-soi américain commun, aux prétendus Blancs et Noirs américains. Je dis prétendus parce qu’il n’y a jamais eu ni Noirs ni Blancs. C’est une chose mythique de la colonisation qui est dépassée. On a fait tant de progrès sur les plans de la médecine, du droit, de la science. Il n’est pas permis de s’accrocher à ce qu’il y a de moins signifiant dans l’être humain, c’est-à-dire sa couleur de peau. Ce qui est important, c’est sa culture, sa maturité d’esprit, son souci de faire avancer la démocratie, son souci de faire avancer les droits de l’homme et du citoyen, de perfectionner les outils historiques de la démocratie qui n’appartiennent à aucune race mais qui font plutôt partie du patrimoine mondial de la culture, comme le voulaient Goethe, Beethoven, Shakespeare, Tolstoï, les plus grands esprits, les êtres les plus généreux de la création.

Comment pouvez-vous être pessimiste alors que vous vivez dans la villa Adriana, qui est une merveille ? On dirait que vous avez transporté Haïti en France.
     Bien sûr que de l’extérieur j’ai tout pour être un homme heureux. C’est un pessimisme vaincu, dans mon habitat, dans ma vie.

Alors, que manque-t-il à votre bonheur ?
     Même si je réside en France parce qu’on m’a offert la citoyenneté française, l’hospitalité à la française, la culture française, la possibilité de voyager dans les universités américaines, d’avoir une sécurité personnelle, d’être à Paris de temps en temps, ça ne suffit pas à mon bonheur, car mes compatriotes d’origine, les « racines-mères » de mon banian, souffrent de n’être pas arrosés. Haïti attend qu’un gouvernement l’arrose.

Le texte ci-dessus, « René Depestre: Haïti dans tous nos rêves », a paru partiellement pour la première fois dans la Tribune Juive, volume 16 numéro 1 (janvier 1999), pp. 24-30.  Il est republié en intégralité sur « île en île » avec la permission de Ghila Sroka et de la Tribune Juive, magazine interculturel (Montréal).

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mise en ligne: 2 novembre 2000