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Davertige
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espace Davertige
photo © Johanne Assedou
Outremont (Québec), août 2003

     Le poète Davertige naît Villard Denis à Port-au-Prince le 2 décembre 1940. Son père Aristhène Denis, maître d'hôtel, et sa mère Jeanne Féquière, originaire de Cavaillon, se sont mariés en 1933. Ils ont eu quatre enfants: William, Raymonde, Daniel et Villard.
     Villard Denis vit avec ses parents dont la propriété est limitée par la plantation Laforesterie, domaine situé à Port-au-Prince au bas du quartier Morne L'Hôpital. Sa mère lui fait croire qu'il est d'origine bourgeoise. Devenu adulte, il garde l'impression d'avoir vécu, enfant, dans un château.
      Très tôt, il apprend le français et le parle couramment grâce à une Guadeloupéenne, Alice, dame âgée hébergée par ses parents de 1939 à 1945 et qu'il appelle affectueusement Grand-mère Alice.
À cinq ans, Villard Denis tombe de l'escalier extérieur de la maison. Depuis, il est considéré comme un gamin de santé délicate. À six ans, il entre aux Cours privés Colbert Bonhomme où il fait ses études primaires.
      À neuf ans, sa famille remarque son intérêt pour le dessin et les arts plastiques. Ses parents l'encouragent à condition que cela ne nuise à ses études. Comme il ne peut jouer avec ses camarades à cause de son état maladif, il lit des manuels de littérature française, du Moyen-âge jusqu'à la Révolution française. Ainsi, il fréquente l'œuvre de Villon, de Du Bellay et d'autres classiques.
      À douze ans, parallèlement à ses études secondaires aux Cours privés Simon Bolivar, il entre au Centre de céramique de l'Éducation nationale où il travaille avec le peintre et céramiste Tiga. Il y rencontre également d'autres artistes. Au fil de ses lectures, il acquiert une autonomie de pensée et prend conscience des mensonges sociaux et familiaux.
      Il commence à fréquenter le Foyer des Arts plastiques en 1954. Il entreprend son apprentissage sous la direction du peintre Dieudonné Cédor qu'il considère comme son maître. Il dévore la bibliothèque du Foyer et découvre l'ouvrage La vie de Van Gogh (Hachette, 1959) qui l'attriste profondément. Il se dit: «Je serai comme Van Gogh qui de son vivant n'a pas vendu un seul tableau». Très sombres, ses premières toiles n'intéressent personne. La vie intellectuelle du Foyer lui permet pourtant d'être au fait de l'actualité culturelle parisienne et mondiale.
      Il écrit ses premiers poèmes à dix-sept ans. Communiste, il participe activement à la lutte des étudiants.
      Villard Denis expose en février 1958 ses premières toiles à la Société nationale d'art dramatique (S.N.A.D.). Il présente, entre autres, la toile «Christ nègre». Marquée par le réalisme socialiste, son œuvre rend compte de l'injustice du monde. L'exposition est saluée par l'historien Michel-Philippe Lerebours dans la revue Coumbite.
      En 1959, il présente ses premiers poèmes sous le pseudonyme de Davertige, le nom de Villard Denis étant trop rattaché à ses activités de peintre. Il rencontre Roland Morisseau, le premier poète à qui il montre ses poèmes. Il se lie d'amitié avec le poète René Philoctète à la suite d'une séance du groupe littéraire Samba. Ce groupe de poètes – Roland Morisseau, René Philoctète, Davertige, Serge Legagneur, Anthony Phelps, Auguste Thénor – deviendra par la suite Haïti Littéraire.
      En 1960, il achète la bibliothèque du peintre Jacques Gabriel. Il apprend par la suite que la bibliothèque avait d'abord appartenu au peintre et intellectuel Roland Dorcély. Les ouvrages avaient été soigneusement choisis par les écrivains français Maurice Nadeau et Michel Leiris.
      Pour mieux incarner la modernité, Philoctète et Davertige veulent rompre avec la tradition poétique haïtienne, parnassienne et romantique. Ils suivent les traces du poète Magloire-Saint-Aude. Les grandes amitiés développées au sein d'Haïti Littéraire – Davertige et Legagneur; Morisseau et Philoctète – enrichissent énormément leurs créations.
      Suite à l'arrestation de son ami, l'étudiant Jacques Duvieulla, Davertige se réfugie chez une dame lavandière de profession, amie de son mentor Cédor, en banlieue de Port-au-Prince. Il écrit alors son recueil Idem de septembre 1960 à février 1961. Il passe son temps à lire ses poèmes à haute voix, à la Lautréamont.
      À Port-au-Prince, le 7 janvier 1962, Idem paraît, publié sous les presses de l'Imprimerie Théodore à compte d'auteur, et préfacé par le poète Serge Legagneur dans la collection Haïti Littéraire. Pour payer le tirage des 300 copies, Davertige vend sa voiture, une Jeep Willis. Comme la somme n'est pas suffisante, il supprime – sous la pression de Théodore – le quart du texte qu'il balance dans un égoût. Les poèmes jetés sont des textes engagés, influencés par le réalisme socialiste.
      Le poème «Pétion-Ville en blanc et noir», le dernier du recueil, est un témoignage de son séjour forcé chez la lavandière. Ce poème, écrit le 9 février 1961, facile d'accès, est une concession à la gauche haïtienne, fervente de réalisme socialiste, qui l'accuse d'être hermétique.
      Villard Denis vit de sa peinture de 1960 à 1962, ce qui permet à Davertige d'écrire. Il travaille pour Issa El Saieh, galeriste, gagnant près de quatre cents dollars par mois.
      En 1962, il troque sa peinture contre des livres à la Librairie Select où il rencontre le libraire Noisy et l'un des grands lecteurs de Port-au-Prince, Guy Dallemand. Il fréquente également la librairie La Pléïade. Ses lectures lui sont fructueuses; plus tard, à Paris, rien ne lui sera étranger. Il lit Saint-John Perse, les poètes afro-américains et les voix de la Négritude: Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Léopold Sedar Senghor...
      Au début des années 1960, malgré sa renommée de peintre et de poète, il n'a pas de fiancée. Bohème, il fréquente de temps à autre les prostituées.
      En 1962, le critique littéraire Maurice Lubin, à l'occasion d'un séjour à Paris, fait circuler les œuvres du groupe Haïti Littéraire et adresse une copie d'Idem au poète Alain Bosquet. En 1963, celui-ci salue le génie de l'auteur d'Idem dans le journal Le Monde.
      En 1963, les poètes d'Haïti Littéraire – Morisseau, Philoctète, Phelps et Thénor – sont applaudis par Eugénie Galpérina, critique littéraire soviétique. Dans son article, repris en Haïti, le nom de Davertige est malencontreusement omis. Afin de réparer l'injustice, René Philoctète écrit un article élogieux sur Idem dans la revue Semences.
      Dans un entretien accordé à la revue franco-haïtienne Conjonction, en 1964, Davertige déclare: «Je n'ai aucune honte, moi, à dire qu'un jeune écrivain qui nourrit beaucoup d'ambitions doit s'expatrier. Par besoin d'oxygène». Quelques mois plus tard, avec l'intention d'explorer l'Europe, Davertige s'arrête quelques jours à New York; il y demeure un an. Il travaille alors à Art d'Haïti, petite boutique de peinture tenue par Léon Chalom où il fait de l'art commercial pour le compte de la maison Carlman.
      La même année, par l'entremise d'un ami commun, il fait la connaissance d'Alain Bosquet au Carnegie Hall. La rencontre est chaleureuse. Bosquet écrit un élogieux article sur Idem dans Combat en 1965. Avec une préface de Bosquet, Idem est réédité à Paris à 650 exemplaires chez Seghers. Davertige vit toujours aux États-Unis. Une note parue dans L'Express dit, à tort: «poursuivi par les tonton-macoutes de Duvalier, il ne pouvait plus retourner en Haïti».
      En octobre 1965, Davertige arrive à Paris où il vit dans un petit hôtel du Quartier Latin. Davertige est assez heureux de sa rencontre avec le milieu parisien. Il fréquente les poètes Alain Bosquet, Pierre Emmanuel, André Laude... Les écrivains français lui rendent hommage dans une mise en espace d'Idem.
      En 1967, toujours à Paris, il s'installe avec une jeune Française, Chantale, rencontrée dans le cadre de ses activités politiques avec le groupe gauchiste F.A.R.H. Leur fille Éléonore naît en 1968.
      Au début des années 70: la désillusion. Le poète considère avoir tout perdu en Europe: le sens de la langue française, son prestige et son génie.
      De 1967 à 1973, il voit quotidiennement le poète Gary Klang, rue Gay-Lussac, 5ème arrondissement. Il fréquente également des intellectuels haïtiens de Paris comme Gérard Aubourg, Daniel Arty, Jean-Claude O'Garo.
      En 1968, avec les dirigeants du F.A.R.H. Fred et Reneld Baptiste, Davertige part pour la Chine où ils entreprennent des démarches auprès du gouvernement pour obtenir de l'argent et des munitions, mais la Chine ne manifeste aucun intérêt pour les luttes révolutionnaires en Haïti.
      Au début des années 70, Davertige commence la rédaction d'un roman qu'il espère l'œuvre de sa vie. Il cumule plus de 2000 pages d'une calligraphie menue, sans marge ni espacement. Plus tard, il met tout au feu.
      En 1970, à Paris, il rencontre Hérard Jadotte, éditeur de la maison d'édition Nouvelle Optique, qui l'invite à venir vivre à Montréal. En 1976, il rompt avec Chantale et quitte Paris pour Montréal.
      De 1976 à 2002, il se replie sur lui-même. Il peint et récrit Racine et Lafontaine. Il entame une voie mystique. «Les ténèbres: la vie s'achève. Plus de Villard Denis. Davertige est au passé. Son représentant Villard Denis est mort.»
      En 1987, il rentre en Haïti. Il séjourne pendant six mois chez son ami René Philoctète. En 1999, invité à exposer ses œuvres, il retourne à Port-au-Prince à l'occasion de la Rencontre des ministres latino-américains.
      En 2003, il récrit la plupart des poèmes d'Idem, dessine et participe activement à la publication de ses œuvres chez Mémoire d'encrier à Montréal, parues sous le titre Davertige, Anthologie secrète. L'ouvrage a été lancé au Salon du Livre de Montréal en novembre 2003.
     Davertige (Villard Denis) est mort à Montréal le 25 juillet 2004. Une série de textes-hommages avec des encres de Davertige – de la série «Aluminium fantôme» – seront prochainement mis en ligne sur «île en île».
– Rodney Saint-Éloi

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Biographie adaptée de la «Chronologie» de Rodney Saint-Éloi, parue dans Anthologie secrète de Davertige (Montréal: Mémoire d'encrier, 2003): 147-151.

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mise en ligne : 26 décembre 2003 ; mise à jour : 10 juin 2013