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Anne Cheynet
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Rivages Maouls,
Histoires d’Annabelle

     À vingt-six ans la belle Armande n’était toujours pas mariée. Ce n’étaient pourtant pas les amoureux qui lui manquaient. Malgré la vie sage, qu’elle menait dans ce coin solitaire, elle avait su se faire remarquer par plusieurs garçons, même par des garçons de la ville ! Mais ce n’était pas facile pour les jeunes gens d’exprimer leurs intentions : Papa se montrait extrêmement chatouilleux quand il était question de la vertu et de l’avenir de sa fille. Au moindre geste, au moindre regard, pour une parole qu’il jugeait inconvenante, il entrait dans des colères folles qui décourageaient toute nouvelle tentative d’approche, et les soupirants continuaient à soupirer... mais à bonne distance !

     Nul en ce temps-là ne pouvait prétendre à fréquenter une jeune fille sans avoir demandé préalablement et par écrit l’assentiment de son père. Malheur à l’outrecuidant qui osait enfreindre les lois de la bienséance matrimoniale ! Témoin la triste aventure de Roland Leveneur. Ce jeune garde forestier, fraîchement arrivé à Saint-François, avait aperçu « Marraine » lors d’une tournée sur la propriété. Se serait-il échangé un furtif regard, un sourire de complicité ? Le fait est que, le dimanche suivant, vers trois heures de l’après-midi, quelqu’un cria au barreau. C’était Leveneur, vêtu non pas de son habit de forestier mais d’un élégant costume de tussor crème. Les cheveux bien lissés à la gomina, les joues fraîchement rasées, il attendait, une grosse gerbe de fleurs sur le bras... C’était bien louche tout ça !... Papa s’approcha de lui : « Bonjour Leveneur ! Quoça l’arrivé ?... Vi travaille le dimanche asteur ? »

     Le visage du jeune homme s’empourpra. Il tremblait. Il bredouilla quelques phrases où il était question de « p’tit bouquet d’fleurs », de « respect », et de « Mamzelle Armande ». La moustache de Papa frémissait :

     « Armann ! Armann !... Viens in coup ici va ! »

     « Marraine », qui s’était cachée dans la case, arriva.

     « Armann ! C’est ou qu’la dit à c’garçon-là viens la case ?

     – Ben non papa!... Ma la pas dit a lu rien moi!

     – Vous lé sûre ?

     – Ben oui papa !... Mi connais pas moi ! »

     Papa marcha alors sur le petit garde forestier et, le prenant par les épaules, lui fit faire un demi-tour. Le formidable coup de pied catapulta jusqu’au sentier Leveneur et ses fleurs. Nous ne les revîmes jamais.

     Certains éléments masculins parvenaient toutefois à tromper la vigilance de Papa et à s’infiltrer jusque dans la maison. Il s’agissait en général des fils ou des frères d’amies de la famille.

     ...

     Je me souviens surtout de Marc. Il comptait aussi parmi les amis de la famille. C’était un joyeux vivant, au rire facile, la plaisanterie toujours au bord des lèvres.

     Il débarqua un jour à la maison avec un disque qu’il disait nouveau et qu’il voulait nous offrir. Un disque nouveau ! Voilà qui était merveilleux !...

     Nous allâmes chercher le pathéphone, encombrante machine dotée pour amplificateur d’un immense cornet mauve qui ressemblait à une géante fleur de liseron. Nous nous réunîmes dans la salle à manger. Marc mit en marche le pathéphone qu’il fallait remonter avec une manivelle... Alors s’éleva la chanson :


Je n’ose dire : je vous aime
Car hélas ! vous m’intimidez
Mais j’ai trouvé un stratagème
Pour dire ces mots sans parler
Au tour de manivelle
Mon cœur va l’proclamer
Et c’est lui qui va vous dire
Car auprès de vous je n’ose murmurer
Je vous aime. Je vous aime
C’est peut-être un rêve pour vous
Mais ces mots résument tout
Mieux que le plus doux poème
Excusez ce moyen très nouveau
la déclaration d’amour par phono
Je vous aime. Je vous aime
C’est peut-être un rêve pour vous
Mais je n’aimerai jamais que vous *
...

     Sur un magistral et émouvant trémolo la romance se terminait. Elle m’avait beaucoup plu. Je tapai dans les mains, m’apprêtant à dire que j’en voulais encore; mais le silence m’inquiéta tout à coup. Je regardai autour de moi. Marc souriait, la tête baissée. «Marraine» était cramoisie de gêne... et peut-être aussi d’émoi ! Les yeux de Maman lançaient des éclairs réprobateurs... Quant à Papa, il avait en apparence gardé son calme. Il se leva, et, retirant le disque du phonographe, il le remit entre les mains de Marc :

     « Voilà mon garçon ! Nous la écouté. L’était bien joli. Mais asteur vi attrape ça vi ramène ot case. Vous la compris ? »

     Marc avait compris. Il replaça le disque dans sa pochette en papier d’emballage et, sans faire d’histoires, reprit la route de la capitale.

* * *

     Une après-midi crissante de chaleur et de cigales. J’ai mis ma robe turquoise. J’ai attaché un bandeau dans mes cheveux. Et, tandis que je marche sur le large trottoir du Cours Mirabeau, tout chante pour moi. Chante la gaîté de ces cafés où les touristes «bronzent», chante la brise qui effleure le camaïeu en vert de l’épaisse frondaison des platanes, chantent mes pas légers sur mes premiers talons hauts tandis que je me hâte vers ce bar de la Rotonde où j’ai rendez-vous.

     Mon ami est beau. Il a le teint cuivré, les cheveux très frisés, des yeux brillants. Mon ami s’appelle Ali...

     Il est déjà là. Malgré la chaleur il porte la même veste brune que je lui ai vue la première fois...

     « Tu es venue !... Je suis heureux !... Qu’est-ce que tu prends ? »

     ...

     Dans ce café bondé de monde il n’y a pas un visage connu. Aix des vacances d’été s’est vidé de ses étudiants. Il ne reste plus que ceux qui n’ont pas leur famille à proximité, comme lui, comme moi.

     Coincés contre la minuscule table ronde, nous nous regardons. Il me regarde. Des phrases que j’ai aimées chantent en « fond d’chœur » dans ma mémoire. (« Apprivoiser, ça signifie "créer des liens". Il faut être patient... Tu t’asseoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça. Tu ne diras rien... »)

     ...

     Il est trop près. Il me regarde. Je ne suis pas préparée pour affronter ce regard d’homme. Plus rien ne me protège, ni mes sourires, ni mes vêtements, ni la mince couche de rimmel dont j’ai osé couvrir mes cils. Fermer les yeux ?... Partir ?... C’est insupportable. C’est merveilleux ! (« Mais chaque jour tu pourras t’asseoir un peu plus près... ») Je ne peux pas lui parler du Petit Prince. Il me trouverait bête !... Il doit être certainement plus âgé que moi.

     ...

     Le garçon a apporté nos boissons. Nous buvons, lentement, gênés par tous ces mots que nous pourrions dire, par tout ces gestes que nous ne pouvons faire... Il me parle de son pays, plein de maisons blanches, son pays beau comme un conte des Mille et une nuits. Il tait la guerre. Nous savons tous les deux. Il préfère me peindre les plages de soleil, les oliviers d’Azzfoun, son village natal. Il y retournera plus tard. Plus tard la guerre sera finie. Il ira travailler là-bas comme médecin. Il s’installera à Delys...

     « Plus tard !... Tu viendras ?... Hannah belle... Belle Hannah ! »

     ...

     Il a un geste vers moi, geste qui fait chavirer le destin. Car, du même coup, il a renversé le reste de son café sur la jupe blanche d’une dame à la table voisine. Cela n’aurait eu aucune importance si Ali n’avait pas eu les cheveux tellement frisés, le teint si cuivré...

     Les sourires de l’été ont basculé dans le cauchemar. Un homme qui doit être le mari de la dame est debout, rouge, vociférant : « Ce bougnoul ! Ce raton ! J’en viens moi de là-bas ! »... On n’entend plus les excuses de l’Arabe :

     – « Pardon madame, pardon, je suis si maladroit ! »

     – « Je les connais bien... Sales bougnouls !... Dire qu’en France on tolère cette vermine ! »

     Le garçon du café s’est figé, son plateau à la main. Le café entier est figé. Tous les regards sont tournés vers nous. Cela exsude la haine, la peur... « En plus ça s’excuse même pas ! »

     Ali, les dents serrées, a jeté quelques pièces sur la table et, reculant sa chaise, s’éloigne à grands pas.

     « Attends-moi !... Hé ! Attends-moi !... Laisse-les ! Ce n’est pas grave ! »

     Il a fait volte-face brusquement.

     – « Qu’est-ce que tu as dit ?... Ce n’est pas grave ?... Pour toi ! Tu es française, toi ! Moi je suis arabe ! Arabe, raton, bougnoul, voleur, violeur... arabe quoi ! Tu comprends ? Tu comprends ? »

     Il m’a prise par les épaules et me secoue : « Je hais les Français ! Je vous hais !... Je te hais !... Oh !... Pardon ! Je crois que je suis fou !... Ah ! et puis merde ! »

     Il m’a lâchée d’un seul coup. Il est parti. Je n’ai pas essayé de le rattraper. Il s’est engouffré dans le trolleybus en partance pour Marseille.

     Sur le trottoir gisent les débris de nos rêves. Française... J’étais Française ? Oui ? Non ? Je ne m’étais jamais posé la question.

     Je m’appuie à un platane. Sur le panneau en face, une main anti-militariste a marqué en noir : « Paix en Algérie ! Paix en France ! » Du sang vif a giclé dessus : « A mort les bougnouls ! »... Ce carrousel brouillé à travers les jets d’eau de la Fontaine.. Le tramway arrive dans un bruit d’enfer... « A mort les bougnouls ! »... J’ai fermé les yeux, très fort. Pour ne pas glisser. Pour ne plus penser.

     Mon ami Ali avait les cheveux frisés et le teint cuivré. Il voulait être médecin. Mais, avec d’autres Alis, il s’est fait coincer dans une ratonnade, une chasse à l’Arabe vers les quartiers Nord de Marseille. Il a été touché par une de ces balles qu’on dit « perdues ». J’ai appris cela l’été suivant, un après-midi crissant de chaleur et de cigales. Le ciel est devenu tout noir. (« Tu vas pleurer, dit le Petit Prince – Bien sûr ! dit le Renard. Je ne souhaitais pas de mal »)... Ali, c’est drôle comme ça vous prend parfois la nostalgie. J’avais envie de me baigner dans la Terre Réunion, marcher dans ma rivière, à pieds nus, jusqu’au silence de la source.

Ces deux passages – le premier lu ici par l’auteur – sont tirés du roman de Anne Cheynet, Rivages Maouls, Histoires d’Annabelle, publié à Saint-Denis chez Océan Éditions (1994), pages 90 à 92 et 133 à 136. Ils sont reproduits sur « île en île » avec la permission de l’auteur.

© 1994 Anne Cheynet ; © 2004 Anne Cheynet et « île en île » pour l’enregistrement audio.
Enregistré à Saint-Pierre (de la Réunion) le 3 mai 2004

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mise en ligne : 4 août 2004