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Abdou S. Baco
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Dans un cri silencieux

(extrait)

[Une discussion entre Bana, le personnage principal et Fani, son ami.]

     – Et sur l'histoire de Maoré, comment ça se fait qu'on n'en parle jamais ? demanda Bana qui affectionnait ce genre de causeries, contrairement aux autres garçons de son âge qui préféraient courir dans la nature oiu surtout courir les filles.

     – Parce qu'aucun Maorais n'a pris la peine de l'écrire comme il faut, étant donné que les autorités mahoraises considèrent cette discipline comme un mal nécessaire. [...] Mais il ne faut pas oublier que nous sommes toujours un peuple de colonisé, de ce fait la vraie réponse à ta question me vient de la plume de Fanon qui a écrit ceci : « le colon fait l'histoire et sait qu'il la fait. Et parce qu'il se réfère constamment de sa Métropole, il indique en clair qu'il est ici le prolongement de cette Métropole. L'histoire qu'il écrit n'est donc pas l'histoire du pays qu'il dépouille, mais l'histoire de sa nation, en ce qu'elle écume, viole et affame... ».

     » Quel jeune maorais de ton âge n'a pas entendu parler de Louis XIV, de Napoléon ou encore de De Gaulle ? par contre, aucun jeune mahorais ne sait qui étaient Bakari Koussou, Boina Combo ou encore Karibangoué (certains héros de l'histoire des Comores).

     » Tous les écrits sur l'histoire des Comores, qui font d'ailleurs autorité ici, sont l'oeuvre des « wazungus », autrement dit des colons, directs ou indirects; et dans un sens, c'est une chance que cette histoire-là ne soit pas enseignée dans nos écoles, parce que nos héros locaux sont souvent présentés comme des gangsters sanguinaires, des terroristes sauvages, des traîtres sans foi ni loi, que sais-je encore ? et tu peux me croire sur parole, car j'ai lu certains de ces torchons », conclut Fani ne pouvant retenir une moue de dédain...

     Dehors, la pluie avait cessé de postillonner mais le temps était resté maussade. Fani semblait brusquement ignorer la présence de Bana ; il s'était tu et songeur, regardait par la fenêtre. C'était aussi ça Fani : quelqu'un qui n'hésitait pas à observer le silence quand il n'avait tout simplement plus envie de parler. Un ange avait fait donc irruption dans la pièce et y resta quelques instants, le temps pour l'un de digérer un discours agresif et très instructif, et pour l'autre de calmer ses nerfs.

     Evoquer l'histoire son île était un véritable supplice pour Fani. Car que ce fut avec les Chiraziens ou avec les Européens – ne parlons pas des Malgaches, pirates ou pas – jamais, au grand jamais, ses ancêtres n'eurent la fierté d'être maître de leur destin.

     Et pour couronner le tout, les « savants » de l'histoire de son île – individus plus carriéristes qu'autre chose – ont souvent fait comme si l'histoire de son peuple commençait avec l'arrivée dans les parages de ces indésirables du Chiraz. Et grâce ou plutôt à cause de ces « savants », il existe là-bas un mythe chirazien, qui a une place de choix dans la mémoire collective du peuple comorien. Les premiers habitants de l'île, les Nègres, on en parle, bien sûr ; mais ils sont tellement marginalisés, contrefaits, caricaturés, que l'on ne peut vraiment pas – à priori – se sentir fier d'avoir comme ancêtres de pareils énergumènes. Et c'est cette façon éhontée de monter de toute pièce l'histoire d'un peuple qui révoltait Fani et l'avait poussé à s'engouffrer dans un labyrinthe implacable, au fond duquel se trouvaient ses vraies racines.

     Fani savait assez de choses – ne fût-ce qu'intuitivement – pour esquisser une sorte d'antithèse de tout ce qu'il avait lu jusque-là sur l'histoire de son île. Mais que faire quand on n'a ni les moyens matériels, ni la capacité rédactionnelle, sinon laisser éclater sa rage, donner libre cours à sa frustratration devant un auditoire composé d'un jeune garçon qui n'est pour rien dans tout cela.

 

Les personnages principaux du roman:

Cet extrait du roman d'Abdou S. Baco, Dans un cri silencieux, a été publié pour la première fois aux Éditions L'Harmattan à Paris (1993), pages 176-178. Il est reproduit sur « île en île » avec la permission de l'auteur.

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mise en ligne : 12 avril 2006