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Monique Agénor répond aux 5 Questions pour Île en île, à Paris, le 11 juin 2009.
Entretien de 23 minutes réalisé par Thomas C. Spear. Notes de transcription (ci-dessous) : Fred Edson Lafortune. Dossier présentant l'auteure sur Île en île : Monique Agénor.
début - Mes influences |
Mes influences
Je ne saurais pas dire si je me laisse influencer par les écrivains. Je marche un peu à l'intuition quand j'écris. Je ne cherche pas à avoir de modèle face à moi.
Par contre, en ce qui concerne la structure, la forme, l'équilibre et le rythme d'un roman, je suis très attentive à deux écrivains que j'adore :
D'abord, José-Luis Borges, pour sa théorie de la transmigration. Dans mon livre, Comme un vol de Papang', je fais dire à Fanza, la petite esclave de Ranavalona, « je reviendrai au siècle prochain ».
Dans Cocos-de-mer et autres récits de l'océan indien, il est aussi question de transmigration d'un être à un autre avec une évolution positive des personnages.
Ensuite, Milan Kundera, pour la polyphonie extraordinaire accordée à ses personnages. On sent le mouvement musical : un chapitre presque linéaire, un deuxième chapitre très discontinu par rapport au premier, un troisième, polyphonique : presto, allegro... Comme lui, j'essaie de faire sonner les mots comme des notes de piano.
J'aime les grands écrivains américains du siècle dernier : Faulkner, Hemingway ou encore nos contemporains : Stephen King, Philip Roth... Ou bien encore l'anglo-saxon, David Lodge. Ce sont des écrivains qui m'aident à écrire.
Mais mon préféré, c'est Borges.
Je pourrais citer également Gabriel García Márquez : sa créolité rejoint la mienne.
René Depestre : Hadriana dans tous mes rêves m'a bouleversée. J'aime sa métaphore du banian aux racines souterraines et aériennes, préfigurant l'identité multiple. J'aime aussi sa métaphore du banian. Le banian, arbre sacré des Hindous de la Réunion.
Mon quartier
Le XVe arrondissement de Paris est un quartier de petits-bourgeois un peu constipé. Mais en face de chez moi, il y a le square Saint-Lambert où toutes les générations se côtoient le mercredi et le weekend. Manèges, guignols, joie des enfants accompagnés des grands-parents.
Ce qui me plaît dans ce quartier, c'est davantage son passé que son présent. Tout Vaugirard était un village où les gens venaient en vacances. Il y avait des vignobles, des moulins le long de la Seine, des champs de sarrasin et du blé. C'est un quartier qui a vécu de façon extraordinaire les trois siècles précédents.
Deux endroits me plaisent beaucoup : La Ruche, dans le passage Dantzig, a été une résidence pour artistes, tels que Modigliani, Soutine, Fernand Léger ; pour des écrivains tels que Apollinaire, Blaise Centrars, Max Jacob... Architecturalement, c'est formidable. J'aime surtout m'y promener à la recherche de je ne sais quelle inspiration.
Il y a également la rue Blomet avec son son Bal Nègre que j'ai connu juste avant sa fermeture dans les années 1960-1962. Fascinant. Je me retrouvais un peu chez moi.
Je ne peux pas citer toutes les merveilles anciennes de ce quartier, mail ce qui est aussi remarquable, c'est le Service des Objets Trouvés, rue des Morillons, vieux de 200 ans, dont les entrepôts s'apparentent à une vraie caverne d'Ali Baba.
Mon enfance
Je faisais beaucoup l'école buissonnière. Mon père, instituteur pourtant, était drôlement cool sur mon parcours scolaire. Enfance heureuse : des parents formidables, des frères et des oncles comme compagnons de jeux. Je n'avais autour de moi que des garçons ; quatre plus jeunes que moi et sept plus âgés. J'ai passé mon enfance à grimper aux arbres, à chasser les papillons, à me baigner dans les cascades.
Le souvenir qui me revient sans cesse de la Réunion, c'est le cabinet d'aisances.
L'écrivain japonais Junichirô Tanizaki, dans son livre Années d'enfance – particulièrement dans un chapitre consacré à l'éloge de l'ombre – a réveillé ce souvenir en moi. Tanizaki raconte que l'endroit qui a le plus marqué son enfance, c'est le cabinet d'aisances. Il dit que c'est là où il a écrit tous ses haikus !
Après avoir lu ce livre, j'étais assaillie des souvenirs d'un cabinet perdu au fond de la cour de chez moi, dans mon bled perdu qu'était Hell-Bourg, et qu'il fallait traverser la nuit, sans lumières, à la merci des âmes errantes. Cela a peut-être mobilisé mon imaginaire puisque j'y pense encore, mais hélas, moins profondément que Tanizaki.
Quand on a une enfance heureuse, il y a presque rien qui marque vraiment ses souvenirs.
Mon œuvre
Comme je l'ai dit, je travaille plutôt par intuition. Si je ne sens rien, je n'écris rien. Ce qui fait qu'entre deux livres, il peut se passer plusieurs mois, voire plusieurs années.
Un de mes premiers romans, Bé-Maho, a été écrit sous l'impulsion des notes qu'avaient laissées mon père durant l'année 1942 à la Réunion. Elle était très forte, cette idée que la Réunion pétainiste de 1939 à 1942 ait viré sa veste en une nuit, pour devenir Gaulliste dès le lendemain, en novembre 1942.
Comme un vol de Papang' traite des prémices de la colonisation de Madagascar. Je me suis attachée aux mythes incarnés par la reine Ranavalona, et ceci d'autant plus qu'elle avait été exilée à la Réunion dans la vieille maison juste à côté de la mienne.
Les ouvrages suivants, pour adultes et enfants, relèvent chacun de mon intérêt à un moment précis pour un coup de cœur précis ; quand quelque chose me parle, elle va me parler longtemps avant que je ne me mettre à écrire.
L'Insularité ?
Je vis depuis si longtemps à Paris que je ne pense pas, ou peu, au concept de l'insularité. Après le bac, comme il n'y avait pas encore d'université à la Réunion, je suis venue étudier à Paris.
C'était pour moi une manière de jeter ma gourme, comme on dit pour les garçons.
Je me sentais enfermée dans l'île et dans ma famille. J'avais envie de voir ailleurs. Je voulais faire du théâtre et voir le monde. Je ne voulais plus entendre parler de la Réunion. Je voulais vivre ma vie, ici et maintenant.
Je faisais partie des jeunesses théâtrales de France (en parallèle avec les jeunesses musicales de France) qui se produisaient dans toutes les villes de France et puis ailleurs en Europe, avec du théâtre classique et contemporain. Ainsi j'ai pu m'échapper à la Réunion.
Quand j'y suis retournée après une bonne dizaine d'années, je me suis sentie comme une étrangère. Et c'est alors, alors seulement, que j'ai commencé à voir et à comprendre cette île. À apprécier sa diversité, ses richesses, sa complexité, son authenticité.
Je suis contente d'avoir mes racines là-bas, mais je veux être comme le banian : des racines souterraines, oui, mais capable aussi de m'évader par mes racines aériennes.
« Monique Agénor, 5 Questions pour Île en île ».
Entretien, Paris (2009). 23 minutes. Île en île.
Mise en ligne sur Dailymotion : 31 octobre 2009
Entretien réalisé par Thomas C. Spear.
Camera : Giscard Bouchotte.
Notes de transcription : Fred Edson Lafortune
© 2009 Île en île
tous droits réservés
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