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« Récits d'enfance antillaise » (1) |
En effet, même l'angle sous lequel on aborde des questions sociales met l'accent sur l'enfant pour sensibiliser les spectateurs au besoin d'agir pour améliorer ses conditions matérielles. Donc, on souligne la pauvreté des enfants, l'abus des enfants, l'analphabétisme de l'enfant, les maladies incurables des enfants pour rejoindre l'enfant en soi comme l'enfant devant soi. Cela ne revient pas à dire que l'enfant prévaut contre l'adulte, mais que l'enfant sert à plus forte raison de moyen pour engager l'Autre dans la sphère des activités humanitaires ou sociales et le sensibiliser aux réalités de ce monde. Moment marquant d'une vie individuelle, empreint de potentiel ou de virtualité, l'enfance s'avère à la fois l'objet et le sujet de la vie intime, des aspirations collectives et des discours médiatiques.
C'est à la suite de ce dernier constat qu'est née cette étude. Que ce soit aux Antilles ou au Canada, en France ou au Brésil, la question de l'identité et de l'altérité est à aborder avec une certaine sensibilité aux assises de la citoyenneté, aux droits et aux responsabilités de la personne, et à l'assurance d'une «poétique de relations» (au sens où l'entend Édouard Glissant). Ce besoin d'entrer en partenaire, en collaboration, en synergie exprime un vœu de co-devenir qui pourrait s'expliquer par la scolarisation, par les périodes de transition politique et économique que nous vivons aujourd'hui. Depuis l'ère de l'industrialisation jusqu'à l'ère digitale, la globalisation des marchés et son corollaire, la migration des populations, ont remis en question les frontières nationales et régionales, et certains iront jusqu'à revendiquer une citoyenneté «hors frontières» ou, à la limite, une citoyenneté qui saurait réconcilier les aspirations de l'«Un» avec celles du «Divers».
Les contextes de la Caraïbe francophone (Martinique, Guadeloupe, Haïti, Guyane) nous permettent de nous interroger sur l'interrelation significative entre d'une part les formations transculturelles et les confluences intertextuelles suscitant des tensions qui permettent aux écrivains de diverses races et traditions culturelles de se définir un espace propre à eux. Leurs œuvres littéraires, en plus de réhabiliter les croyances populaires et l'oralité caribéenne, s'ouvrent au dialogue d'autres traditions littéraires et culturelles afin de forger une forme narrative correspondant à leurs héritages multiples. La perspective multiculturelle et multiraciale suggérée par les théories du métissage, de l'antillanité, de la créolité et du tiers-espace, m'a poussé à m'interroger sur la période de l'enfance et les filières idéologiques et symboliques qui ont alimenté la production, l'expérience et l'expression littéraires aux Antilles. Même un bref survol des œuvres littéraires de la Caraïbe nous laisse entrevoir la croissance des récits d'enfance ou des récits où les souvenirs et les expériences de l'enfance servent de cadre ou de clé de voûte à la signification du texte.
C'est un texte écrit -- à la différence des «récits de vie» qui sont collectés oralement avant d'être transcrits -- dans lequel un écrivain adulte, par divers procédés littéraires, de narration ou d'écriture, raconte l'histoire d'un enfant -- lui même ou un autre --, ou une tranche de la vie d'un enfant: il s'agit d'un récit biographique réel -- qui peut alors être une autobiographie -- ou fictif. [2]
Autrement dit, le récit d'enfance est un texte qui représente et privilégie un espace où se manifestent les jeux d'une figure centrale, celle de l'enfant. En dépit des variantes attenant au récit d'enfance, Philippe Lejeune relève trois axes possibles: «l'écriture sur l'enfance» (l'enfance étant l'objet de l'écriture), «l'écriture pour l'enfance» (l'enfance étant le destinataire de l'écriture, autrement dit, littérature pour la jeunesse) et «l'écriture par l'enfance» (l'enfance est l'auteur du texte). [3] Le titre de cet ouvrage, Récits d'enfance antillaise pose d'emblée les paramètres de ma lecture car elle portera principalement sur la représentation de l'enfance et sa mise en écriture dans un contexte culturel et géopolitique précis -- celui des Antilles. Cela ne veut pas dire qu'une littérature pour la jeunesse n'existe pas aux Antilles. Tout au contraire, elle mérite une étude en profondeur. Peut-être en vue de protéger l'enfant contre l'uniformisation et la perte d'identité culturelle, les textes pour la jeunesse produits par les écrivains de la Caraïbe servent à combler un manque, sinon à fournir des outils et des stratégies de survie. Citons, par exemple, les livres pour la jeunesse parus assez récemment: Haïti chérie, Victor et les barricades, Hugo le terrible de Maryse Condé, Un papillon dans la cité de Gisèle Pineau, Au temps de l'antan de Patrick Chamoiseau, Un voleur dans le village de James Berry (traduit par Raphaël Confiant). [4]
Il est aussi à noter que les récits d'enfance traversent plusieurs genres de la littérature antillaise: contes, journaux, mémoires, lettres, romans, pièces de théâtre... À preuve, le récit poétique d'Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, ou la pièce d'Ina Césaire, Les Passages de l'enfance, ou le recueil de poèmes sous le titre de Veillées noires de Léon-Gontran Damas, ou le recueil de nouvelles de Louis Philippe Dalembert, Le Songe d'une photo d'enfance, évoquent tour à tour le pan de l'enfance comme moment pivotant du vécu personnel. [5] Sans doute convient-il de rappeler le film, La Rue Cases-Nègres, réalisé par Euzhan Palcy dont l'adaptation a su rejoindre un public plus large d'enfants en Martinique comme au-dehors.
Un survol de la littérature antillaise nous fait vite constater la présence des récits d'enfance, mais la présente étude se concentrera sur ceux qui ont été publiés après la départementalisation (1946). Cette date correspond à un changement de statut politique (de colonie à département), et à la promotion de la citoyenneté française. Que les récits d'enfance aux Antilles fourmillent depuis ce moment prête à réflexion. Parmi les objectifs de cette étude ressort celui de relever non seulement les fonctions de l'enfant en tant que personnage ou en tant qu'élément de structuration de texte, mais aussi celui de souligner la présence et les enjeux des discours sociaux qui contribuent à l'essor prodigieux des récits d'enfance.
Cette étude présente entre autres une dimension historique. Nul doute que les écrivains sont tous sensibles aux réalités sociales de l'enfant. Les textes fourmillent d'interprétations permettant de saisir les relations entre le personnel et le social. Édouard Glissant a exposé de longues théories sur la dépersonnalisation ou l'aliénation des soumis de l'Histoire. Si l'Histoire dépersonnalise les relations au profit des grands événements, comme nous le postule Édouard Glissant dans Le Discours antillais, il n'est guère surprenant que les écrivains aient jeté leur dévolu sur l'enfance et tout ce qu'elle peut comporter. Le récit d'enfance, qu'il soit réel ou fictif, s'appuie sur un «moi» en devenir où, dans la plupart des cas, la communauté burinera certains traits communs indélébiles. Sous le couvert de l'innocence, le lecteur est appelé à reconnaître la sagesse de toute une communauté spontanément et candidement reflétée par l'enfant. De ce fait, le discours du récit d'enfance contredit l'argument du «tabula rasa» des idéologies colonialistes et néocolonialistes.
Il n'est pas moins vrai que les récits d'enfance aux Antilles puisent dans diverses traditions culturelles et littéraires. Ils puisent aussi bien dans des récits classiques français (Chateaubriand, Mallarmé, Rousseau, Sartre) que dans des récits classiques africains (Diop, Laye, Oyono, Soyinka). Les références et les rapports dialogiques avec la tradition orale traversent les signes littéraires des récits d'enfance ponctués par la présence de diablesses, de zombis, de soucagnans et autres figures «magiques» de résistance. Le devoir de mémoire dans ces récits d'enfance est d'autant plus important car ils évoquent aussi l'historique de leurs communautés respectives. Personnages historiques, personnages légendaires, personnages merveilleux se confondent et invitent le lecteur à vivre l'aventure littéraire de l'histoire. Cet investissement dans l'oraliture joue sur l'illusion de vérité historique, en même temps que cette tradition fournit ses propres stratégies de lecture de l'univers caribéen.
Par ailleurs, les récits d'enfance pourraient nous offrir quelques pistes pour comprendre le jeu des illusions: tantôt la réalité se voile sous la fiction, tantôt la fiction s'érige en réalité. Sous le prétexte de dire, de communiquer les spécificités du «moi» (ce qui pourrait apporter quelques éléments de réponse quant à la tendance ethnographique de la narration), se profile aussi le besoin de dire l'autre versant du «moi» qui se sent étranger: c'est l'orphelin/e dans sa propre famille et dans sa société en raison de ses prises de position ou de sa scolarisation ou de sa passion pour la lecture et l'écriture, prix à payer pour devenir écrivain/e dans une société où prime la parole.
Cette étude s'ouvre sur le texte de Mayotte Capécia. Par le biais de son œuvre à penchant autobiographique, elle s'interroge sur cet enfant multiculturel et multiracial, depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte, en passant par une dure adolescence. Quoiqu'elle n'offre aucune solution à l'enfant, qu'elle était et qu'elle a mis au monde, elle demeure une des premières écrivaines à soulever les relations et les hostilités raciales entre les divers groupes de la communauté martiniquaise (Békés, Métros, Mulâtres, Noirs,...). La situation de Mayotte et celle de son enfant nous servent de point de départ pour réfléchir sur les difficiles négociations entre cultures et races. Ce pont entre les races, à certaines époques, semble impossible à construire ou même à concevoir. Joseph Zobel, pour sa part, commence son récit là où Capécia le termine à la différence que l'enfant ne part pas pour la France mais reste à la Martinique. Le nœud du récit soulève les contradictions et les obstacles multiples qui se posent à l'enfant au fur et à mesure qu'il devient conscient de lui-même, de l'autre et de son entour. Or le récit d'enfance de Simone Schwarz-Bart se démarque de l'illusion réaliste du récit d'enfance tout en dévoilant les réalités politiques et sociologiques qui motivent les rêves et les mythes profonds d'une «conversion de l'être» et de la communauté. Ce vœu de transformations et de métamorphoses se joue, dans les récits de Patrick Chamoiseau et de Raphaël Confiant, sur le terrain mouvant entre la parole et l'écriture. Puisque chaque œuvre représente une configuration particulière, on reportera la comparaison sur les topiques des récits dans la conclusion.
Il est pourtant vrai que les auteurs à l'étude nous offrent des romans complexes s'adressant d'abord à des adultes pour leur faire prendre conscience des problèmes sociaux, en particulier ceux qui touchent à la condition de l'enfance, de l'enseignement, des métiers de leurs parents... Bon nombre de textes cités présentent des schémas qui nous permettent de dégager quelques constantes de l'utilisation du personnage, ou de la problématique de l'enfant: le poids de la tradition ou le fardeau du racisme sont inscrits indubitablement dans le texte. La condition d'enfance, quoique douloureuse, revécue et repensée par les écrivains à l'étude, peut nous fournir des nœuds de réflexion sur les fonctions littéraires.
Nul doute que les auteurs à l'étude ressentent le besoin de dire, de raconter ou d'inventer, mais on reconnaît aussi le souci de travailler la matière première de leur texte: les mots, les phrases, les structures langagières et les idéologies qu'elles véhiculent. Ceci pourrait s'expliquer par le vœu, chez les écrivains de la Caraïbe, de réhabiliter la part de l'oralité dans la «littérature». Il serait intéressant de relever les procédés par lesquels les écrivains conjuguent les formes des traditions orales aux modes de production textuelle. Cette volonté d'abolir la dialectique ou les frontières entre l'écrit et l'oral pourrait bien se manifester sur plusieurs plans (thématique, discursif, narratif...), dans la mise en scène de personnages traditionnels (quimboiseur, conteur, sorcière, marron, les vieux, les vieilles...) en contact avec la nouvelle génération d'écrivains antillais œuvrant pour la récupération et la réhabilitation du fonds culturel créole.
Puisque le récit d'enfance ne cesse de se manifester, il y a lieu de s'interroger sur les rapports entre enfance, société et écriture, voire, sur le besoin d'une nouvelle rhétorique. C'est après la deuxième guerre mondiale qu'on voit se cristalliser et s'épanouir des sentiments et des mouvements de revendication politique et culturelle (Négritude, Antillanité, Créolité), où les notions de citoyenneté, de pluralisme culturel, de tolérance sont annoncées par des récits d'enfance qui en constituent les fondements importants. Il serait bon de se demander si, dans les diverses articulations des récits d'enfance aux Antilles, l'enfant dépasse son statut de personnage, d'objet des discours sociaux et politiques, de paradigme d'interrogation et de subversion? Ou encore, l'enfance serait-elle un moment privilégié pour se frayer un nouvel horizon qui ne serait plus au miroir du passé mais aux métamorphoses du futur?
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