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vol. 2, n° 1,  pp. 29-30
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Je présente Aimé Césaire


Léon Laleau

     Considérez-moi comme un paradoxe. Je n'ose dire : vivant. Nul, moins que moi, n'était destiné à l'honneur de présenter Aimé Césaire. Notre conception du poème n'est guère mitoyenne.

     Sa poésie va de Lautréamont à André Breton. Elle s'arrête, un moment, chez Tzara, ou, avec Éluard, dans la Capitale de la Douleur.

     La mienne part de Laforgue et se dirige vers Valéry, en passant du côté de chez Toulet. Elle ne s'interdit pas, de temps en temps, de prendre l'express avec Barnabooth. De la fréquentation de ce millionnaire, le goût des rimes riches lui est resté.

Aimé Césaire  

     Et la rime est, aux yeux d'Aimé Césaire, cette esclave aux obéissances intempestives et bruyantes, à moins qu'elle ne soit ce bijou d'un sou qui agrafe à la pensée ou à l'image, des élégances craquelées et périmées.

     Aimé Césaire fait appel au magicien. Moi, je convoque le prestidigitateur. II vous offre une mystique. Moi, des cerceaux et des boules.

     Il saute du réel pour un vertical plongeons dans l'inconnu et le Subconscient. Je pars de la vie, et ce n'est que pour une ascension vers le Rêve et l'Extase.

     Sa poétique n'a aucune connexion avec la vieille Prosodie. La mienne est directement branchée sur la Tradition.

     La Révolution sera sociale et poétique ou elle ne sera pas, clame-t-il. Je réponds avec Péguy : La Révolution sera morale ou elle ne sera pas.

     Le poète doit servir, affirme-t-il. Je crois, au contraire, qu'il doit avoir le juste sentiment de son immédiate inutilité. II veut qu'il soit un artisan de civilisation. Je le soupçonne de n'en être que le luxe.

     Il est anxieusement accoudé à l'Avenir. Moi, commodément, adossé au Passé.

     Aimé Césaire appelle une barbarie nouvelle, et rénovatrice. Moi, le rassemblement des bribes d'une époque rongée par les termites.

     Le cur, chez Aimé Césaire, monte à la cervelle. Et c'est le délire. La cervelle, chez moi, descend au cur. Et voici la mesure rétablie. Et le mot propre se multiplie à l'épithète explosive ou mystérieuse.

     Il chante : Deux et deux font cinq. Je fredonne : Deux et deux, c'est encore ce qui se rapproche le plus de quatre.

     À coups de lanière, il conduit le poète dans l'arène. Je le prends par le bras, et le ramène aux gradins. Et, à l'attitude incandescente du lutteur, j'objecte « l'attitude stérile du spectateur. »

     Il sollicite les Enragés. Je les accepte bien, mais, au préalable, piqués par Pasteur.

     Bref, le Blasphème vis-à-vis la Prière, se lamente l'abbé Brémond.

     Belphégor asservissant le clerc, gémit Benda.

LÉON LALEAU  
Léon Laleau

     La Fougue opposée à l'Hostinato Rigore, s'afflige Monsieur Teste. Et dans cette canonisation de la Révolte, je sollicite le siège de l'Avocat du Diable.

     On voit que quand par hasard, la Muse d'Aimé Césaire et la mienne se croisent, c'est pour vider, tout d'abord leur querelle, on peut à peine dire de frontières. La tour d'ivoire est ensuite à l'aise pour entrebâiller une fenêtre sur « la Révolution aux bras levés ». De cette fenêtre, j'observe le magnifique poète antillais avec infiniment de curiosité. Et la curiosité est ici, politesse de l'admiration et discrétion de l'amitié.

     Et toutes divergences ne lui sont plus qu'aliments et vitamines, parce que fondements, distincts, certes, mais révélateurs, à n'en pas douter, d'un identique amour de la poésie et d'un refus pareil des routines racornies et des académismes ossifiés.

     Et c'est ainsi que, ce soir, le surintellectualisme présente le surréalisme. Le souvenir, encore vivant, avalise l'Espérance à son aurore.

     Le cérémonial, d'ailleurs n'exige pas que le Chef du Protocole ait la même formation que le Plénipotentiaire dont il est l'introducteur. Il l'accompagne. Et sa mission est remplie. J'accompagne donc le grand poète Aimé Césaire à l'audience que vous lui accordez. Lorsque, dans une seconde il vous remettra ses lettres de créance, vous soupèserez l'honneur que nous fait la Poésie Nouvelle, en déléguant auprès des Lettres Haïtiennes, et pour une mission trop brève, un tel Ambassadeur. Et rien ne vous semblera mieux dans le cadre que sa première conférence se déroule sous l'égide la Société Haïtiennes des Etudes Scientifiques. Si, quand elle s'extravase, la Poésie est musique ; elle est science dès qu'elle tente de définir ses méthodes, de préciser ses moyens, de tracer ses limites ou de tourner l'analyse sur ses origines et son but. Nombre de travaux, issus de France, d'Angleterre, de Roumanie, ne rétrécissent-ils pas chaque jour davantage, la distance qui, naguère encore paraissait éloigner le stylo du poète de l'éprouvette du savant ?

* * *

     Aimé Césaire est un jeune. Ne vous en remettez pas à la hauteur de ses pensées, ni à la densité de son vers. Elles voudraient convaincre d'erreur les trente-et-un ans qu'avoue le calendrier. Aimé Césaire et la maturité se sont rencontrés à mi-chemin. Privilège des prédestinés. J'évite, soigneusement, les mots : génie et talent qui rappellent trop le transport en commun.

     L'auteur, original et puissant du Cahier d'un retour au Pays natal, dirige à Fort de France, Tropiques, crépitante et courageuse revue d'avant-garde. Et il est gradué de l'École Normale Supérieure. Mais nul ne porte avec moins de précaution l'Esprit Normalien que feu le père d'ÉGLANTINE et de BELLA dit être un uniforme. Les fanatismes et les hostilités d'Aimé Césaire le font craquer aux entournures, cet uniforme. Et, c'est à de ces instants-là, de sifflantes déchirures inaugurant de brusques échappées de vue sur l'âme embrasée du poète qui nous apporte, d'une sur jumelle, le message brûlant et parfumé.

     Et c'est le moment de saluer la si distinguée Madame Suzanne Césaire, écrivain de valeur, elle aussi. Si j'y arrive si tard, c'est que l'on se fait difficilement à l'idée qu'elle n'est pas d'ici. Le charme créole s'amuse à créer, quelquefois, de ces conflits de nationalité.

     Inclinons-nous devant la perfection de la France, de notre France !

     Coupée en deux, la gorge, haletante sous le gantelet de fer des Destins ; la blessure aux flancs, saignant encore, elle n'impose pas, cependant, d'intermède à sa foi. Elle n'inflige pas de pause à son héroïsme de tous les jours.

     Ni ses poètes, de retraite à leur lyre.

     Tous, ils chantent.

     André Bellivier et Patrice de la Tour du Pin, quelque part, en Allemagne, Dans Leur baraque de prisonniers ; André Gide, à Alger ; Valery, Fontainas et Montherlant, à Paris ; Claudel, humblement épaulé à quelqu'Église de village ; Chabaneix, à La Rochelle ; Jean Lebrau, à Vicky ; Carco, à Lyon ou à Grenoble ; Jean Pourtal de Ladevèze, à Nîmes ; René Fernandat, versifiant la messe après l'avoir dite ; Saint-John Perse, à Washington ; André Breton, Claire et Yvan Goll, à New York ; Jules Romains, à Mexico ; Supervielle, à Montevidéo ; Aimé Césaire, aux Antilles ; tous, ils chantent.

     La dignité d'une certaine forme de civilisation se trouve ainsi sauvegardée. Tant pis pour ceux qui en sont encore à s'égarer aux conceptions momifiées d'un patriotisme de tribu...

* * *

     Je vous offre, mon cher Confrère, l'attention, tendue à l'extrême, de ce public de Paris. Voulez-vous que, par une collaboration, tout à fait inattendue, nous lui offrions ce qu'il réclame, avec une impatience, héroïquement jugulée : Mon silence et votre propos ?

Hati Journal, No 6011, 10 juin 1994

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Leon Laleau, poéte, romancier, homme de théâte et diplomate haïtien, est né à Port-au-Prince le 3 août 1892. uvres principales : Musique nègre, 1933 ; Ondes courtes, 1933 ; Le choc, chronique haïtien des année 1915 à 1918 roman, 1932.

Aimé Césaire, poète, historien et dramaturge est né le 25 juin 1913 à Basse-Pointe au nord de la Martinique.

Principales publications : Cahier d'un retour au pays natal, 1939 ; Les Armes miraculeuses, poésie, 1946 ; Toussaint Louverture, essai, 1960 ; Une saison au Congo, théâtre, 1965

Rappelons que Césaire fut l'invité du Dr Camille Lhérisson au Congrès international de philosophie consacré aux problèmes de la connaissance, tenu à Port-au-Prince du 24 au 30 septembre 1944.

Boutures, vol.2; n° 1 - table des matières
Île en île
Léon Laleau et Aimé Césaire, pages de présentation, Île en île

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© Boutures / Île en île 2002 / 2009
mise en ligne : 29 mai 2009
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/boutures/0201/archives-cesaire.html