Récits
vol. 1, n° 4,  pages 27-28
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Paulette Poujol Oriol

Oresca

     Oresca oh!... Oresca!.... Oresca!

     Cela faisait plus d'une heure qu'à tue-tête les habitants de la zone de Source Diquini appelaient celui qui était une manière de patriarche de la région.

      Grand d'au moins deux mètres de haut, avec de larges épaules, Oresca exerçait sur tout le voisinage une influence réelle, due à sa corpulence, sa voix de stentor, son éternel bâton pini à la main et surtout à ses pouvoirs de hougan, de médecin respecté de tous mais surtout craint pour ses violentes colères.

      D'un ordinaire plutôt calme, il devenait enragé lorsque quelque chose lui avait déplu ou que quelqu'un lui avait manqué d'égards. Alors il écumait de fureur, lançait de droite et de gauche de furieux coups de bâton, menaçant de battre les contrevenants et surtout leur lançant à pleine bouche de violentes malédictions.

      Sa personnalité étant d'autant plus remarquable qu'il avait conservé, contrairement à la plupart de nos habitants actuels, contre le vent de modernisation, le costume traditionnel de nos paysans: pantalon gros bleu denim retroussé sur de vigoureux mollets aux poils drus et espacés; pieds énormes à l'aise dans des sandales de cuir jaune que l'on sentait inusables; vareuse à découpes et plis, aux larges poches et dont l'ampleur ajoutait au gabarit du bonhomme; chapeau de paille tressé à la cordelette de pire terminée de pompons rose et vert. Son accoutrement se parachevait par la pipe coco pòv fichée entre deux chicots de sa denture ébréchée et, bien sûr, enfilé à la ceinture de corde, un gobelet pour tout usage.

      Ainsi accoutré, Oresca semblait costumé pour un ballet folklorique tant son aspect général était celui d'un paysan de jadis, un authentique moun andeyò que la civilisation n'aurait pas encore touché.

      Sa cabane, bâtie sur un vaste emplacement, était au pied d'une colline donnant sur une courette arrière où il élevait petitement porcs, cabris, volailles qu'il vendait aux clients de son choix. Ses oeufs étaient les meilleurs du quartier, mais jamais Oresca n'eût consenti à vendre quoi que ce soit à ces jeunes petits insolents qui osaient parfois lui tenir tête et se moquer de son accoutrement.

      Tel qu'il était, immense, tonitruant, violent, il faisait trembler et était le seigneur incontesté des lieux.

      Demeurant dans la zone, nous avions entrepris une petite plantation d'arbres fruitiers qui semblait vouloir s'épanouir et déjà commençaient à apparaître chadèques, mangues et goyaves sur nos arbres bien soignés, et scrutés chaque jour pour suivre l'avancée de nos fruits qui seraient sans doute bien moins bons que ceux que nous eussions pu acheter au marché. Mais c'étaient nos kreyòl, fruits poussés dans notre jardin personnel, et nous tenions, sinon à les manger nous-mêmes du moins à y goûter parfois.

      Mais les gamins du quartier, libres comme l'air et grands virtuoses du fistibal, ne nous laissaient aucune chance de cueillir un fruit, même à moitié mûr. Alors quelqu'un parla à Oresca de nos déboires d'horticulteurs débutants. Il vint un matin aux aurores, pipe à la bouche et yeux furieux, nous proposer ses services contre ces impertinents. Nous ne voulions cependant l'autoriser à rosser quiconque de son imposant bâton pini, mais il nous assura qu'il connaissait d'autres méthodes tout aussi efficaces que ce bâton très dur en bois gaïac.

      Il disparut de notre horizon et nous l'avions presque oublié quand, un samedi matin, il arriva portant son ralfò, havresac de paille, qui ne quittait pas son épaule et qu'il avait doublé ce jour-là d'un sac de jute, tous deux chargés de ce qui semblait être des noix de coco.

      De ce chargement, Oresca tira une bonne trentaine de petites calebasses non évidées auxquelles il avait attaché un ruban rouge vif et entreprit de fixer cette décoration à nos arbres fruitiers les plus chargés. Ces rubans rouges, ces calebasses et les quelques incantations qui accompagnèrent leur accrochage préservèrent nos arbres plus que ne l'aurait fait une escouade de vigiles. Mieux, disparu depuis longtemps, Oresca veille encore sur nos arbres alors que calebasses et rubans rouges n'y sont plus.

      Ce n'est pas pour évoquer le souvenir de ce paysan haut en couleurs et son sauvetage de nos fruits que nous relatons ces faits mais plutôt pour son étrange fin.

      Oresca oh!... Oresca!

      Oresca, homme d'un âge respectable, hougan de surcroît, avait le bâton facile. Il se formalisait aisément de toute insolence, venant de la part de jeunes assez espiègles pour s'attaquer à lui.

      Un jour qu'il s'était endormi sous un manguier après avoir dégusté son maïs moulu et bu son petit tranpe, de petits voyous s'étaient approchés de lui. Ils lui avaient cassé sa pipe. Ils lui avaient déchiré son grand chapeau de paille. Ils lui avaient dérobé une ou deux volailles et quelques oeufs.

      Le réveil d'Oresca fut terrible. Il écuma, fit trembler les alentours de ses cris de rage, envoya des malédictions tous azimuts et, finalement, conclut menaçant:

     «Mwen konnen ki lès ki fe Zak sa a, m'ap regle yo!» (Je sais qui a commis cet acte. J'aurai leur peau!)

      Savait-il vraiment qui lui avait chapardé poules, oeufs et abîmé ses affaires? Toujours est-il que deux des gamins les plus espiègles de la zone disparurent soudain du domicile de leurs parents qui les cherchèrent vainement durant plus d'une semaine.

      Les mères éplorées firent entendre leurs lamentations. Dans leur esprit, aucun doute: Oresca avait mangé leurs fils pour se venger de leurs méfaits.

      Nous ne voulûmes pas y croire. Faire disparaître des garçonnets de dix à treize ans, capables de s'enfuir à la moindre velléité de coups de bâton, nous semblait hors de proportion avec les peccadilles initiales.

      Au bout de deux semaines, ne retrouvant pas deux gamins, Lifète et Cinéus, fils de deux soeurs et inséparables dans les chahuts, les parents s'adressèrent au chef de section, Dumayric, qui, dépassé par les cas de disparition, alerta les Tontons Macoutes de l'époque qui débarquèrent dans la zone et après interrogation plutôt musclée des voisins pourtant hésitants et vagues dans leurs déclarations, décidèrent d'emmener Oresca que la vindicte publique semblait désigner comme auteur de ce qu'il fallait bien finir par appeler un crime.

      Arrêter le bonhomme, c'était vite dit. Les macoutes s'y mirent à douze pour le maintenir. Le géant se débattait, éructait, hurlait des malédictions, promettait à ces vauriens les foudres de tous les lwas de Ogou Feray, de Damballah, de Lwa Zaou et de quelques autres des plus méchants du panthéon vodou.

      Inutile de dire que mêmes les plus accusateurs des voisins ne prêtèrent pas main forte aux autorités. Pas fous! Si, pendant la bagarre, Oresca pouvait les identifier? Reconnaître en eux ses accusateurs et leur jeter un mauvais sort, pour prix de leur dénonciation?

      Les macoutes durent se débrouiller, lutter comme des chiens avec un lion enragé et, finalement, parvinrent à ligoter Oresca comme un cabri et à le jeter face contre terre dans une camionnette amenée au plus près pour y lancer la bête fauve enfin maîtrisée.

      Deux jours passèrent ainsi dans une attente passive et curieuse car Oresca n'était pas aimé mais craint et on attendait les suites de l'arrestation. Serait-il jugé et envoyé en prison? Déjà les mères des enfants disparus vouaient le hougan à la fusillade ou à la prison à vie pour le moins, même sans preuves.

      Soudain, un soir, trois ou quatre jours après l'arrestation d'Oresca, on entendit, vers minuit, rouler un véhicule qui parcourut la zone en trombe, s'arrêta un instant dans les parages de la cabane d'Oresca. Puis, le véhicule, repartit à fond de train comme il était venu.

      Au petit matin, les voisins enhardis par la clarté du jour se rapprochèrent de la case du hougan. Au début, leurs cris étaient timides puis ils s'enhardirent sans oser approcher des lieux. Tous s'y mirent et hurlèrent à qui mieux mieux:

     «Oresca!... Oresca oh!... »

      Un homme moins poltron, ou plus hardi, ouvrit la porte d'un coup de pied puis recula étouffant un cri d'horreur. Oresca gisait, appuyé contre la paroi du fond, les yeux écarquillés, le corps violacé, le crane fendu, une oreille arrachée et pendante, les génitales broyées. Il semblait les regarder tous pour leur reprocher leurs accusations et leur jeter un dernier sort. Les voisins reculèrent épouvantés; les hommes muets de terreur et les femmes se signant et marmonnant des prières, tandis qu'un plus éclairé allait à nouveau prévenir les autorités qui firent enlever le cadavre qui empuantissait déjà l'atmosphère.

      D'enquête, il n'y en eut jamais. Tout le monde comprit que le bonhomme qui avait osé résister à l'arrestation illégale dont il avait été l'objet, avait succombé aux tortures à lui infligées par les macoutes. Trois jours il avait tenu, mais finalement la forte carcasse avait flanché et Oresca, sans amis, sans parents, mal connu et mal aimé, disparut subrepticement.

      Durant cinq ou six ans personne n'osa s'approcher de la plas kay d'Oresca. Personne d'autant que la cabane restait pleine d'objets de culte, attestant du statut de hougan du défunt.

      Puis, un jeune homme du voisinage qui comptait bientôt se mettre en ménage fit des démarches auprès de qui de droit pour reprendre le fermage du lopin de terre, ce qui lui fut facile, nul dans la zone n'étant très chaud pour habiter des lieux si tragiquement marqués par le malheur.

      Le nouveau fermier rasa la chaumière, y mit tout simplement le feu envoyant en fumée Oresca, ses wangas et son souvenir. Puis, il se mit à fouiller pour tracer sa cabane et planter ses poteaux.

      Au bout de trois ou quatre coups de pioche, il lâcha son outil et hurla d'épouvante. Deux crânes, deux fémurs et un humérus gisaient dans la terre damée par les années. Lifète? Cinéus? Qui le saura?

     Boutures...

Paulette Poujol Oriol
Née en Haïti, normalienne, professeur de lettres. Membre fondateur de la Société nationale d'art dramatique. Directrice, jusqu'en 1991, des études et responsable de la section Théâtre à l'École nationale des arts, Paulette Poujol Oriol est fondatrice et directrice du Piccolo Teatro (école d'art dramatique pour jeunes). Elle a obtenu le prix Henri Deschamps pour son roman Le Creuset, en 1980.

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© Boutures / « île en île » 2001-2002
mise en ligne: 2 octobre 2002
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