Réflexions
vol. 1, n° 3,  pages 54-55
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Rodney Saint-Éloi

CIEF/francophonie: 
problématique de l'ex-centricité

Le CIEF (Conseil International d'Études Francophones) a organisé du 27 mai au 3 juin 2000 son Congrès Mondial à Sousse, Tunisie. Plus de cinq cents invités, y ont participé, dont une cinquantaine d'écrivains.
 

Cette rencontre, la plus grande assise francophone, a été l'occasion de débattre autour des littératures francophones et de la langue «francophone». Ce congrès a été un moment d'un rare bonheur, les littératures de langue française produites en dehors du Centre ont trouvé lors de cette rencontre toute leur résonance. Les questions de centralité et de périphérie ont été balisées; et les intervenants, universitaires pour la plupart, ont permis de mieux saisir les nouveaux regards projetés par les littératures du sud et d'analyser ces imaginaires qui s'érigent désormais en un vaste corpus.
 

Côté Haïti, ont été présents les écrivains Émile Ollivier, Jean Jonassaint, Gérard Étienne et Rodney Saint-Éloi. Nous publions l'intervention de Rodney Saint-Éloi dans la session La francophonie: problématique de l'ex-centricité.

     Je suis d'Haïti. J'y vis avec et malgré moi-même. J'écris avec et contre moi-même. Plongé dans une culture qui confronte au quotidien le délabrement, J'ÉCRIS. Rien que pour écrire. J'écris simplement l'URGENCE. L'urgence de toutes les parts manquantes: l'eau, le pain, le désir, l'amour.

     Voilà, je suis écrivain, si vous le voulez bien... Et j'écris en haute terre: Haïti écartelée entre deux langues: le français et le créole.
 

Comment dire Haïti?

     Permettez le raccourci suivant. À la Halle Saint-Pierre, j'ai visité l'exposition «Anges et Démons» en mars dernier à Paris. J'ai été tout de suite frappé par les multiples résonances, les superpositions de formes et d'imaginaires en dehors de toute rectitude. De la peinture naïve d'André Pierre, d'Hector Hippolyte, à la facture troublante de Jean Michel Basquiat, de Frantz Lamothe ou d'un Hervé Télémaque, je me disais qu'Haïti est une terre seulement POSSIBLE, oui seulement possible par L'IMAGINAIRE.

     Les géographes, et surtout mon ami québécois Jean Morisset, me feraient sûrement la curieuse leçon, à savoir qu'une île est une terre enclavée entre les mers... Mais, moi, je garderai mon entêtement, en disant avec cet air de jeune homme révolté qu'une île, mon île est une dérive. Et rien que cette dérive-là.

     Et là, je suis à Port-au-Prince. Dans une rue qui s'appelle Boulevard X et qui pourtant n'est qu'une impasse. Et je danse une musique d'un mini-jazz qui s'appelle TrioSelect et qui pourtant a douze musiciens. Je suis avec des amis haïtiens et en partant, ils me disent M'ap vini (Je viens), puis ils s'en vont et ne reviennent plus.

     Je vis et écris dans ce CHAOS. Je vis et écris dans cet espace ambivalent où l'espace du réel et l'espace de la fiction s'emboîtent. Je vis et écris chez moi. Dans cet écartèlement de moi à l'autre, du mot à la chose. Et j'expérimente, chemin faisant, ces zones grises où moi-même, à chaque carrefour, je glisse comme le pays: «Ayiti se tè glise».

     Je vis et ÉCRIS dans la violence de la misère, dans l'arrogance crasse de la bêtise. Et dans le totalitarisme le plus abject. Et c'est là que, paradoxalement, je cherche un sens à mes mots et à ma vie.

     Encore dans cette même rue de Port-au-Prince, je vois des tap-tap bariolés aux couleurs étranges, avec toutes sortes de proverbes, De jou a viv (Deux jours à vivre), Depi nan Ginen nèg ap trayi nèg (Depuis la Guinée, les nègres se trahissent), La vie drôle. Tous les murs de la communauté deviennent un véritable palimpseste où s'active le discours social. Je suis face à toutes ces tentations graphiques dans un pays à 80% d'analphabètes. Je suis encore là, écoutant patiemment un troubadour dans un restaurant, avec sa guitare, qui chante dans la langue «francophone» Acrocolis Adié, adié adié, l'amour s'en va sur cette terre...

     Je repère de façon zigzaguée des fragments de réalité, je module un puzzle, je joue en apprenant que l'écriture est un jeu ; un jeu sacrificiel où, en jouant, je perds une part de moi-même, où, en jouant si je joue bien, je suis au-delà de l'intentionnalité. Je suis en face de la vie, c'est-à-dire de la mort.

     Dans ce jeu visuel, dans ces rues et sur ces murs, dans ces entrelacs de mystères et dans ces étranges affichages qui disent: BÉRÉNICE CHARCUTERIE, COLLÈGE ALDOPH HITLER ou encore cet affichage d'une maison de trois pièces qui se lit comme suit: KINGERGARDEN PRIMAIRE SECONDAIRE ADULTAIRE.

     Voilà, j'écris dans cet univers-là, dans ces rues qui déconnent et qui vident chaque mot et chaque geste de son sens premier. J'écris dans la tragique collusion entre merveilleux et réel, entre mer et soleil. 

     J'écris dans l'urgence de cette anarchie, là afin de découvrir la vérité sur moi-même, mais aussi sur la fabulation ordinaire que mon pays s'est fièrement inventée. 

     Quelle légitimité pourrait revendiquer celui ou celle qui entreprend d'écrire dans un pays où le mot n'a en lui-même aucune légitimité? J'aime dire que je suis un écrivain sans territoire, avec deux béquilles, des mots de cette langue française apprise au peigne fin dans les salles de classe, et des mots de ma langue à moi aux sonorités tragiques: le créole. 

     Je suis perdu... confus. Et naturellement, je revendique tout. Et même ce métier d'écrivain. Et même ce vice de territorialité. Et même ce vice de langue. Et même ce vice de réel. Je voudrais dire la difficulté non pas d'être écrivain, mais plutôt d'être à la fois écrivain et Haïtien. 

     Des amis et moi, nous avons déconné la semaine dernière au bureau. Et nous étions arrivés à la conclusion qu'il fallait se mettre ensemble pour travailler à l'implantation en Haïti d'un grand centre psychiatrique pour les huit millions d'Haïtiens. On a complètement déconné. Et on avait raison. Quand on est dans la merde et qu'il n'y a même pas une chanson, on n'a qu'à déconner. 

     Plaisanterie mise à part, je ne sais pas pourquoi je revendique cet espace, cet imaginaire, cette culture qui opèrent de détours en détours. Mais tiens! Je me rappelle, et pour cause, à la suite de l'ami Simidor, René, le nom d'une rue : la rue des Miracles ou le nom d'une ville: la Ville-Bonheur. C'est de ce mensonge premier que je suis né. 

     En écrivant, je suis toujours dans les lieux interdits à partager le pays manqué, la langue manquée, le nécessaire appel de l'exil et à dire simplement même pas par nostalgie mais plutôt par simple nécessité: J'avais une terre, une langue, une parole.

Boutures...

L'Intelligence est inquiète

Il nous faut apprendre de certains êtres et remonter en amont jusqu'à l'éruption qui les habitait.  Au premier abord, ce qui frappait chez Yanick Jean, ce sont des agencements qui laissent la logique en retrait, mettant en avant les «affaires intérieures».  On peut dire aussi qu'elle projetait un double d'elle-même avec lequel elle jouait, on dirait, à la poupéee.  Pourtant c'est elle qui confesse:
Mais je ne suis pas une petite fille.  Je n'ai jamais été de cette confrérie.
Je n'ai jamais été de l'enfance fragile...
Sachant d'instinct qu'il faut renverser les mots, les sages constructions, les ponctuations et qu'il faut trouver un rythme, exposer sa propre excentricité, «ses états d'exténuation» pour reprendre ses termes, son oeuvre, très personnelle, faite de respiration heurtée, laisse entendre les battements de son coeur abîmé qui n'en pouvait plus de battre, de répéter les cris d'une femme qui a dû souffrir.  Elle a traversé la vie avec des ratés, des caprices d'insomniaque.

Yanick Jean vivait surtout la nuit:

Les nuits blanches d'ailleurs
Sont des complices qui me lavent les mains
Les nuit blanches rajustent
Les ventaux de mes peaux
On a l'impression en lisant ses textes que les mots de tous les jours ne lui suffisaient pas.  Il lui fallait en créer d'autres: les mots de toutes les nuits trop longues et trop lourdes.

Yanick Jean, poète, romancière et décoratrice, n'est plus (1946-2000).

En cet été port-au-princien, la solitude fait mal, l'intelligence est inquiète.

(11 juin 2000)
Georges Castera

Boutures...
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© Boutures / « île en île » 2001
mise en ligne: 9 janvier 2002
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