| Boutures: Je ne voudrais pas
prendre le risque de vous présenter. Je vous demanderais alors de
le faire vous-même. Mongo Beti?
Mongo Beti: Je suis né au Cameroun le 30 juin 1932. Je
vis depuis six ans à Yaoundé. J'ai eu le bac à 19
ans. À l'époque, c'était le système colonial.
Le pays était dirigé à partir de la France par le
Ministère de la colonie.
On était une trentaine en tout, pour une population de 10 millions
d'habitants à l'époque (1951), et tout le monde avait droit
à une bourse. Cela montre à quel point le système
colonial, même amélioré, se souciait peu d'éduquer
les Africains. Et j'ai été étudier à Aix-en-Provence.
J'étudiais les lettres classiques (français/latin/grec).
J'avais déjà commencé à écrire chez
moi. Mais c'était l'expression d'un nationalisme noir militant.
Marxiste, anticolonialiste, je rêvais de mettre les Blancs à
la porte.
En suivant un cours sur Balzac, je découvre la littérature
en tant qu'autre chose que militante. Là, j'ai pu comprendre les
exigences de la littérature et de son art. Paradoxalement, je n'aimais
pas les cours. J'étais seulement fasciné par les filles.
J'ai écrit très tôt Ville cruelle en 1953, publié
chez Présence Africaine.
Quelqu'un vient de me faire la question: quelle est la recette pour
écrire? La seule recette, c'est qu'il faut être seul. J'étais
seul dans ma chambre d'étudiant. Et c'est le seul secret. Écrire,
c'est d'abord être seul, loin des mondanités. Pour écrire,
il faut savoir se recueillir. Aujourd'hui encore, j'organise mon isolement
et ma solitude. Rien que pour écrire.
Boutures: Tierno Monenembo?
Tierno Monenembo: Je suis né le 21 juillet 1947 en Guinée.
J'ai quitté mon pays en 1949. Déjà à l'époque,
la répression, l'appauvrissement économique et culturel se
faisaient sentir. Je suis parti en marchant environ 150 kilomètres
dans la brousse. Je me suis retrouvé au Sénégal où
je me suis inscrit en Médecine... Je suis passé à
Abidjan (Côte d'Ivoire) pour des études de biochimie. Puis
j'ai étudié à Lyon. Après, je suis parti en
Algérie et au Maroc où j'ai enseigné. En 1971, j'ai
décidé d'écrire. Et j'ai écrit des romans.
Boutures: Tierno Monenembo, vous avez participé
à l'opération «Écrire par devoir de mémoire».
Vous avez séjourné au Rwanda, votre récent roman L'Aîné
des orphelins (Seuil: 2000) relate le génocide.
Tierno Monenembo: L'idée est venue comme ça. Un
journaliste tchadien nous a dit: «Si on faisait l'opération
Parler du Rwanda?» C'est ainsi que des créateurs (huit écrivains
et un cinéaste) se sont mobilisés autour de la question.
La seule condition: faire une oeuvre de fiction, avec l'absolue liberté.
Boutures: Mongo Beti, vous sentez-vous concerné
par cette opération ? Je voudrais vous poser une question que j'ai
trouvée dans le roman de Tierno: Comment on en est arrivé
là ?
Mongo Beti: Je ne sais pas. Ce n'est pas un thème qui
mobilisait ma réflexion. Je sais au moins deux choses:
-
Des journaux français savaient ce qui se passait.
-
Le gouvernement français joue avec les deux ethnies au Burundi et
au Rwanda. Pour garder le contrôle sur ces gouvernements, les occidentaux
font en sorte que ces ethnies soient montées les unes contre les
autres. Comment on en est arrivé là?
La France étant chez nous ce que furent longtemps les Yankees en
Amérique latine, des impérialistes détestés,
la stratégie des dirigeants français en Afrique a toujours
été de faire joujou avec nos ethnies, appelées dédaigneusement
tribus, attisant les conflits interethniques pour mieux assurer l'emprise
de la France sur le continent. Ce fut vrai pour le Rwanda, c'est encore
vrai pour toute l'Afrique soumise à l'influence française.
Aucune puissance en effet ne devrait se permettre de faire étalage
d'un tel cynisme.
C'est de l'histoire, pas seulement de la politique, donc aussi de la
littérature. J'ai toujours été personnellement incapable
de séparer la politique de la littérature.
Boutures: Tierno Monenembo, vous avez posé la
question : comment on en est arrivé là ? Et vous avez répondu
de manière ironique: Parce qu'on aime ça...
Tierno Monenembo: Quand on fait le parcours de l'histoire du
Rwanda, on voit que c'est un royaume de l'Afrique centrale. Il s'est même
développé un complexe européen par rapport au Rwanda.
Qu'est ce qui s'est passé ?
Le Rwanda est un pays socialement plus avancé que la France.
Les Rwandais ont toujours vécu ensemble, avec une même langue,
une même culture, les mêmes múurs, les mêmes chansons.
Ce sont les Européens (les Allemands) qui ont créé
la dynastie. Les Belges ont colonisé le Rwanda par sous-traitance,
en confiant tout à l'Église, qui favorisait une élite
de Tutsis occidentalisés.
Ces derniers ont pris conscience de leur aliénation et ont revendiqué
le nationalisme rwandais. L'Église s'est tournée du côté
des Hutus. En 1959, éclatait ce qu'ils appellent la révolution
ou la réorientation.
Entre 1970 et 1974, le Rwanda était sous influence française.
Un officiel rwandais s'est fait dire en France: «Si vous vous révoltez,
on va massacrer tous les vôtres ». Le génocide existait
bien avant. Il fallait chasser les Tutsi du Rwanda. Mais arrivé
au Rwanda, quand j'ai compris que c'était pas seulement les Hutus
qui étaient liquidés, mais tous ceux qui s'opposaient au
régime.
Boutures: La guerre du Rwanda a été vécue
par les occidentaux comme un spectacle ? En fait, qu'est-ce qu'il y a à
dire puisque le soir, tout le monde regardait le feuilleton du génocide.
N'y a-t-il pas eu une certaine banalisation en direct de cette souffrance
à la télévision?
Mongo Beti: Le propre des médias occidentaux est de transformer
les guerres en gadget. Il y a une tradition dans les médias occidentaux
: le Noir en spectacle, sa faim, son sida, sa nudité, sa douleur.
Dans ce trafic de l'image du Noir, on dirait un spectacle pour voyeurs.
J'y vois soit le besoin des occidentaux de s'apitoyer sur nous, soit
la volonté de dénigrement du Noir. Pour la plupart des occidentaux,
les Noirs sont condamnés à la misère. Quand j'étais
en Europe, personne ne venait me voir. Mais les gens ont été
jusqu'au Cameroun photographier ma mère, vieille, pratiquement dans
la misère. Et ils ne s'intéressaient pas à moi. Il
y a cette espèce de romantisme de la souffrance... Mais en même
temps, c'est une image confortable pour l'occidental, pour la plupart,
les Noirs sont condamnés (à quelques exceptions près)
à la misère.
C'était une fatalité que rien ne pouvait changer. Bien
sûr, c'était avant Nelson Mandela. La perversion liée
à l'image du Noir est très forte (Noir: malheureux, fils
de Cham) et cela rassure les gens.
Boutures: Tierno Monenembo, comment voyez-vous ce spectacle
?
Tierno Monenembo: Dans mon roman, il y a deux personnages : le
journaliste Rodney, le cynique total, mais honnête. Le gosseÖ.
tout aussi cynique. Une fois l'innocence perdue, ne reste plus rien. Les
deux montent des coups et profitent à leur manière du génocide.
Le personnage journaliste est tellement salope que cela devient humain.
Rappelez-vous ses mots : « Ne perds jamais rien. Le monde entier
peut pleurer mais il veut du miel à lui. »
Boutures: J'aurais aimé que l'on vienne à
la question de la mémoire.
Mongo Beti: Pour le Rwanda, tout le monde a accepté que
la France joue ce rôle. Les intellectuels français ont tout
accepté.
Je voudrais dire, pour la question de la mémoire, qu'il y a deux
types d'Africains:
-
Ceux qui sablent le champagne français et qui se foutent éperdument
de tout. C'est la classe hédoniste.
-
Le petit peuple occupé à survivre.
La classe intermédiaire qui devait être responsable des valeurs
patrimoniales de l'éthique n'existe pas. Elle est en exil. Nos meilleurs
écrivains, peintres, avocats, médecins vivent en Occident.
Donc, il n'y a pas de conscience. On ne s'est pas encore construit une
opinion. Il y a des soubresauts, mais cela retombe très vite. Les
soucis quotidiens minent tout.
Boutures: Tierno Monenembo, votre úuvre fait
une grande place, en dépit des stratégies d'ironie et d'autodérision,
à la mémoire. Que représente-t-elle, cette mémoire
?
Tierno Monenembo: C'est d'abord une mémoire tordue, disloquée.
Des bribes de mémoire. Car nous sortons d'une longue amnésie.
Puis, il y a chez nous cette double intuition : l'orient et l'Occident.
Le roman permet au moins de rappeler le désir de la mémoire.
À partir du moment où nous nous regardons avec le regard
de l'autre, nous nous perdons. Il faut une vision propre sur nous-mêmes.
Il faut faire attention à notre propre regard, car c'est souvent
le grand piège.
Boutures: Cette mémoire disloquée, comment
l'écrivain africain que vous êtes la reconstruit-il ?
Tierno Monenembo: On fait œuvre de récupération.
On réveille le désir de mémoire. Il faut se nommer
soi-même. Sinon, les dictateurs auront la part belle sans que soit
reconstruite cette mémoire, qui débouche nécessairement
sur une conscience collective.
Tant que l'on considère la colonisation comme point de départ
et d'aboutissement de notre histoire, on est foutus. Le roman africain
a permis cette reconstitution. C'est quoi les Antilles sans Césaire?
Rien. C'est quoi Haïti sans Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain?...
À la fin du XIXe siècle, les Latino-américains
en général et le Brésil, en particulier, ont construit
un imaginaire, une société et une conscience.
Boutures: Comment voyez-vous le statut de l'écrivain
africain ?
Tierno Monenembo: Il n'y a pas de statut. Le système fonctionne
sur la reproduction du silence. Notre travail est essentiel. Moi, j'ai
été étonné de voir que même les gens
qui ne m'ont pas lu me connaissaient. Comme pour l'écrivain William
Sassine. Les gens ont besoin de repères. Mongo Beti m'a réveillé
quand j'ai lu à douze ans Ville cruelle.
Mongo Beti: Je nous ai toujours comparés aux écrivains
français du XVIIIe siècle, le siècle qui
me passionne le plus où l'écrivain déborde le statut
de l'écrivain classique. On voit émerger dans ette période
un style d'écrivains (Voltaire, Diderot) qui s'ouvrent. Il s'agit
non seulement d'écrire, mais d'apporter les lumières. On
est beaucoup plus proche de ces gens-là que des écrivains
occidentaux, nos contemporains. Je considère formidable l'opération
«Écrire par devoir de mémoire». C'est l'engagement
tel que décrit par Sartre. Et cela va très loin. Quand, après
trente-deux ans d'exil intégral, j'ai pu retrouver mon village natal,
les gens, même analphabètes et ne m'ayant jamais lu, m'appelaient
Mongo Beti, qui, en effet, n'est pas du tout mon vrai nom, etc. Ma súur,
qui ne sait pas lire, me répond: «Tu nous a sauvés».
Tierno Monenembo: Une anecdote : la chemise coloriée que
je porte ici, c'est une femme que je ne connais pas qui me l'a apportée.
Elle ne m'a jamais lu.
Boutures: La francophonie n'a t-elle pas récupéré
cette mémoire africaine?
Tierno Monembo: Si, il y a des écrivains qui sont récupérés.
De toute façon, on est obligés de se battre constamment.
Mongo Beti: C'est une question complexe. On en a discuté
à Montréal récemment. Il y avait des auteurs africains
réunis autour du thème de la francophonie. Je n'ai pas compris
pourquoi. Cette récupération procède d'une demande
des Africains. Ils veulent et l'argent du centre et l'attrait du centre.
La première fois que j'ai publié un livre, la francophonie
institutionnelle n'existait pas. La francophonie haïtienne existe
depuis deux siècles. Moi, j'écris par hasard dans la langue
française. J'ai fondé une librairie à Yaoundé
et je me rends compte que rien n'est plus difficile que de faire circuler
le livre français en Afrique. La francophonie est purement politique.
C'est à ce niveau-là que se situe la récupération.
L'anglophonie africaine marche très bien, sans institution. Par
exemple, l'écrivain africain de langue anglaise Ben Okri poursuit
une carrière sans bavures. Sans une institution qui le marginalise
sous prétexte d'anglophonie.
(Propos recueillis par Rodney Saint-Éloi)
(Tunisie juin 2000)
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