| Réflexions |
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La musique classique haïtienne n'existe que par les oeuvres écrites des compositeurs. Rarement interprétée, elle n'est pas enseignée, faute de conservatoire. Presque morte, elle est en léthargie. Pourtant pour la rendre vivante, il suffit d'apprendre à l'identifier, puis à l'étudier. L'interpréter deviendra alors une nécessité. Ce texte ne constitue qu'un premier travail de mise en friche. Nous avons essayé de rendre l'analyse de la partition la moins fastidieuse possible, permettant ainsi à des publics différents d'y avoir accès. Mais avant tout, qui est Ludovic Lamothe? Ludovic Lamothe est un compositeur haïtien,
né à Port-au-Prince en 1882 et décédé
en 1953. Il représente la tendance nationaliste de la musique
classique haïtienne. Ancien élève du Conservatoire National
de Musique de Paris, figure emblématique, virtuose du piano et interprète
de Chopin, Lamothe nous a laissé un nombre important de compositions
pour piano. Du recueil, Musique de Ludovic Lamothe, publié
par son frère Fernand en 1955, nous tirons la «Danza nº
3», en vue d'analyser un des aspects de son travail, de faire connaissance
avec ce musicien et, plus largement, d'inciter à la réflexion
sur l'écriture musicale de l'un de nos compositeurs.
Origine de la danzaCommençons d'abord par la contredanse qui est une danse paysanne anglaise du XVIIe siècle. Bien vite adoptée par les classes moyennes européennes, elle va se répandre à travers ce continent et arriva aux Antilles par l'intermédiaire des colons français, anglais et espagnols. La contradanza habanera, version cubaine de la contredanse espagnole à six temps, est remplacée en 1850 par la danza à deux temps, introduite à Cuba par les immigrants de Saint-Domingue (colons, affranchis et esclaves) fuyant la révolution haïtienne de 1804. Ces «nègres français» jouaient et dansaient déjà une version créolisée de la contredanse française. Alejo Carpentier dans son ouvrage, La musique à Cuba, retrace ainsi la genèse de cette danse:«Grâce au noir commençaient à s'insinuer, dans les basses, dans l'accompagnement de la contredanse française principalement, une suite d'accents déplacés, de plaisantes complications, de «façons de faire» qui créaient une habitude et engendraient une tradition. Observons un simple détail, plus instructif qu'une longue explication. Comme on le sait, le rythme mal nommé de habanera apparaît déjà, sans la moindre altération, dans les «contradanzas cubanas» du début du XIXe siècle.
Or, dans la fameuse danse intitulée «Tu madre es conga», que l'on danse en l'honneur du général Concha, ce rythme apparaît modifié de façon très singulière:
Même les plus ignorants en matière
de lecture musicale pourront observer l'identité des deux figures
rythmiques, quant à leurs éléments constitutifs: croche
pointée, double croche, deux croches. Mais
dans le second cas, une simple liaison transforme complètement le
rythme, sans altérer la mesure en donnant naissance à un
genre nouveau: la conga» [1].
Aspects rythmiques de la Danza n° 3Le rythme de base de la «Danza n° 3» de Ludovic Lamothe porté par les basses est la suivante:
L'identité de cette cellule rythmique avec celle de la conga est frappante par la présence de la même liaison créant une syncope sur le deuxième temps. Les doubles croches ici ne font que remplacer par redoublement les croches du motif rythmique de la conga. De plus, si on réécrit cette cellule de la conga de la manière suivante:
On retrouve le motif connu à Cuba sous l'appellation de tresillo, et qui n'est autre qu'une abréviation du kata haïtien, par l'omission des deux doubles croches.
Le kata est également connu à Cuba sous l'appellation de cinquillo. De plus, dans les quatre premières mesures de la fameuse contradanza intitulée «Tu madre es conga», on relève la formule rythmico-mélodique suivante:
On ne peut s'empêcher de la rapprocher de celle du thème central de la Danza n° 3 de Ludovic Lamothe:
Dans les deux cas, en effet, on retrouve l'émission d'une blanche se prolongeant par une liaison sur le premier temps de la mesure suivante. À noter également la présence du «tresillo» à la dernière mesure de l'extrait. De ce fait, la «Danza no3» de Lamothe tout en étant vraisemblablement pour le musicien une «danse espagnole», ainsi nommée par lui par ailleurs, n'est au fond qu'une reproduction-réappropriation d'une danse créolisée par les immigrés haïtiens à Cuba! Et, l'on conçoit que Constantin Dumervé puisse écrire: «Habanera est plutôt une méringue
à structure rythmique espagnole et malgré cet emprunt étranger,
elle est essentiellement haïtienne»
[2].
Forme de la Danza n° 3Essayons de voir maintenant la structure de cette danza.La «Danza n° 3» comprend trois sections A B et C flanquées d'une introduction et d'une conclusion ou finale. La section A (partie centrale de la pièce) est reprise avant les sections B et C. Ce qui donne en définitive la forme suivante : Introduction A A B A C finale. Cette subdivision en trois parties distinctes avec reprise de la principale suivie à chaque fois d'autres parties contrastées (B et C), est une forme typiquement européenne apparentée au menuet, à la sonate et autres structures similaires. Chaque section comprend une de charpente symétrique de 32 mesures, elle-même divisée en phrase musicales de 8 mesures chacune, qui sont à leur tour segmentées en 2 périodes. Le schéma ci-dessus en est la représentation:
Une brève analyse des sections va nous permettre de dégager l'unité de cette pièce et de mettre à jour certains procédés stylistiques du compositeur. IntroductionDe quatre mesures, l'introduction jouée seulement dans les basses a pour fonction : d'établir la cellule rythmique de la «Danza», de proposer la tonalité de la pièce par un va et vient entre la tonique et la subdominante (I Majeur – IV mineur). Bien que la pièce soit à deux temps, Ludovic Lamothe introduit ici un cycle de quatre temps dans les arpèges, ce qui constitue une sorte d'invitation à une danse qui va débuter sous peu. (voir mesures 1 à 4).Section ALa section A énonce le thème central du morceau. Sa forme est la suivante: a b a' c.
Après une reprise de A suit la
section B.
Section BDe forme a b a' b' la section B semble par endroit s'éloigner du thème central exposé à la section précédente, mais ce n'est que pour mieux y retourner.
Section CDe la forme a b a' b', la section C présente une architecture similaire à B sauf que les contrastes entre a b et a' b', entre thèse et antithèse, douceur et douleur, calme et déchirement sont encore plus exacerbés. Ici on peut entendre des dissonances prolongées, et leur effet sur l'auditeur est dramatique.En b et b' (les parties où règne l'agitation), on peut entendre une cascade d'accords diminués tant sur les degrés diatoniques que chromatiques (II, bIII, bIV), des accords de dominantes altérés (b5, b9) et même une ébauche de cluster par accumulation de secondes majeures. Ce dernier artifice, pour un bref moment esquissé, est monnaie courante chez les compositeurs impressionistes de l'époque contemporaine. En b et b', l'effet de déchirement
est également rendu par les tournures mélodiques. C'est ici
en effet qu'on entend les notes les plus aiguës de la pièce
pendant que des trilles persistants contribuent encore plus à l'effet
recherché.
Finale / ConclusionPour conclure, l'auteur atteint son paroxysme par une résolution pathétique, réalisée grâce à l'emploi d'une pédale sur la tonique alors que l'harmonie vacille dangereusement entre l'accord parfait de la tonique et l'accord de dominante situé un demi-ton au-dessus (IM / bII7). Lorsque s'achève ce déchirement intérieur, l'auteur, délivré, renoue finalement avec la douceur du début et s'installe durant les cinq dernières mesures dans cette tonique sécurisante. Là, la danse elle-même cesse, car la syncope caractéristique de cette Danza, de même que la mélodie disparaissent. Ne subsistent alors que les figures neutres, calmes de l'arpège, et la douce résonance ultime de cette tonique retrouvée.Rappelons que Ludovic Lamothe musicien de tendance nationaliste, à part ces compositions, nous a laissé entre autres, deux textes où il nous livre quelques-unes de ses idées [3]. De ces écrits nous retenons ici les points de vue suivants afin de dégager des pistes de réflexion:
Authentique représentant de l'élite
intellectuelle haïtienne de son époque, avec tout ce que cela
implique de contradictions idéologiques, Ludovic Lamothe est une
figure importante dans le développement non seulement de la musique
«savante», mais également de la musique populaire en
Haïti. Une étude sérieuse de son úuvre musicale,
ainsi que ses répercussions demeure à notre avis incontournable.
Notes:1. Alejo Carpentier, La musique à Cuba, Gallimard, pp. 128-129. (retour au texte)2. Constantin Dumervé, Histoire de la musique en Haïti, Imprimerie des Antilles, Port-au-Prince Haïti, 1968, p. 246. (retour au texte) 3. «Musique haïtienne» Ludovic Lamothe, Haïti journal, 30 mars 1994 et «Pouvons-nous avoir une musique nationale», Ludovic Lamothe, Le Temps, 1926. (retour au texte) |
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Claude Carré
Guitariste de jazz, chercheur et informaticien, né à Port-au-Prince en 1953. Cofondateur de Natif Jazz Trio, 1998. À paraître, un essai, Les musiques d'Haïti.Boutures, vol. 1, n° 3 - table des matières
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