Carlo Jean-Jacques est
né le 1er mai 1944 à Port-au-Prince. Il fait ses classe
primaires au Lycée Pétion et ses études secondaires
jusqu'à la 3ème au Collège Odéïde. Attiré
dès sa plus tendre enfance par le dessin, il suit très tôt
les cours par correspondance de l'École ABC de Paris. En 1963,
il entre à l'atelier d'art de Joseph Jacob. Bernard Wah et Daniel
Lafontant sont ses professeurs de dessin alors que Dieudonné Cédor
et Jacob l'initient à la peinture. Élève talentueux,
il a la joie de voir l'un de ses tableaux sélectionné pour
participer au Concours Esso. Cependant, dès 1964, il recherche
désespérément sa voie. Sentant l'influence de Cédor
s'appesantir de plus en plus sur lui, attiré par l'impressionnisme,
il se débat avec lui-même, n'arrivant pas à trouver
dans sa peinture la clarté à laquelle il aspire.
Finalement, il rompt avec le groupe en
1966 et alors, commence pour lui une vie de bohème oisive et
débauchée. Durant trois ans, il hante les estaminets du
Portail Léôgane, les bas-fonds de la Saline et du Bel-Air.
Profondément touché par la misère qui l'entoure,
désarmé et à la recherche de lui-même, il
se saoule de liberté et de clairin.
Durant cette période, il fera
provision d'images qui seront comme nous le verrons plus tard, le leitmotiv
de son inspiration. En 1969, harassé, sans le sou, il se présente
à la Galerie Monnin avec une petite toile représentant
une ruelle de la Saline. C'est un nouveau départ; Carlo, d'une
timidité excessive, revient périodiquement à la
Galerie, donne un tableau, encaisse son argent et repart. Je sens qu'il
ne faut pas précipiter les choses, laisser patiemment l'artiste
prendre le pas sur la bohème.
Cette approche difficile m'est facilitée
par le concours bienveillant de Calixte Henri qui a son atelier à
la Galerie. Carlo commence à s'attarder, nous échangeons
quelques mots. Doté d'une honnêteté foncière
vis-à-vis de ses oeuvres, il est sensible et attentif à
nos critiques. Nous l'encourageons à persévérer,
à travailler sur de plus grands formats. Ainsi, pendant plus
de deux ans, nous flirtons avec ce jeune talent qui s'affirme. Peu à
peu, c'est le retour de l'artiste prodigue qui, de lui-même abandonne
les bars, décide un beau jour de venir planter son chevalet à
la Galerie.
Nous sommes à la fin de 1972,
et dès lors, Carlo, complètement libéré
de ses craintes et obsessions passées, devient l'ami attentif
et disert qui n'a cessé de nous faire réfléchir
et rire grâce à ses récits colorés et ses
observations judicieuses, tirés de son passé tumultueux.
Ses dessins d'une rare pureté échappent pourtant à
la moulure classique: grâce à ses déformations longitudinales
qui frisent parfois la caricature, il rend à la perfection les
attitudes timorées et altières, les gestes gauches et
grâcieux qui caractérisent l'allure du campagnard-citadin
qui loge dans les bas-fonds de la ville et qui est l'homme de la rue.
Après une nuit de débauche,
à l'aube, Carlo se fait conduire dans les rues encombrées
de détritus et de flaques d'eau pourrie, dans une brouette poussée
par un gueux, "Roi Fatras" pour une heure, alors que le soleil de ses
rayons timides déverse sur le port sa lumière purifiante.
Est-ce pourquoi il se jure de réaliser
un jour un tableau représentant un immense tas d'immondices,
tellement saisissant dans sa simplicité qu'il nous fera toucher
du doigt les entrailles de la ville? Et à le regarder s'exprimer
ainsi, on ne peut s'empêcher de saisir, dans la prunelle de ses
grands yeux, l'éclat de la révolte.