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Un passage gardé
de Préfète Duffaut (1975).
Collection particulière de Michel Monnin, photo de Bill Bollendorf.
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Préfète
Duffaut est né à Jacmel le 1er janvier 1923. Enfant, il
aide son père qui est constructeur de "bâtiments". Seul,
il commence à dessiner. Quelques mois après l'ouverture
du Centre d'Art de Port-au-Prince en 1944, Rigaud Benoît et un groupe
d'artistes se rendent à Jacmel à la recherche de nouveaux
talents. Le jeune Duffaut se présente à eux, certain que
son destin va changer. Durant la nuit, il fait un songe. La Vierge lui
apparaît main tendue, perchée au sommet d'une montagne en
forme de pain de sucre. Elle lui ordonne de peindre sa ville: Jacmel.
Soucieux de s'acquitter au plus vite de cette dette céleste, le
jeune Duffaut s'acharne à reproduire Jacmel dans ses moindres détails.
À l'instar du Douanier Rousseau qui pour ses portraits prenait
les mensurations exactes de ses modèles et les rapportait sur la
toile à l'aide d'un compas et d'une règle graduée,
Duffaut s'efforce de reconstituer dans un réalisme forcené
rues sinueuses et verticales, maisons délicates et colorées
construites au début du siècle qui caractérisent
Jacmel. Afin de ne rien laisser au hasard, il inscrit sur son tableau
les noms des édifices représentés: école,
douane, police, hôpital. L'effet obtenu est saisissant. Sens inné
de la composition, génie des couleurs, maladresses picturales font
de ses premiers tableaux des chefs-d'oeuvre de l'art naïf. On sent
une révélation, c'est-à-dire un effet de jamais vu.
Comme le dit André Derain, "un vrai tableau naïf, c'est un
coup de fusil reçu à bout portant". Certains propos d'Anatole
Jakobsky au sujet des peintres naïfs collent à merveille au
talent de Duffaut:
"On ne devient pas naïf, on naît peintre
naïf ou on ne le sera jamais. C'est un don comme un autre et ça
ne dépend ni de la profession, ni de l'âge, ni du sexe...
Les oeuvres des naïfs ne reflètent pas en général
le peintre, l'homme; ce qui prouve une fois de plus que tout vient d'ailleurs...
Il y a un mystère de l'art naïf, un mystère que l'on
finira tôt ou tard par élucider; en attendant je ne trouve
rien de mieux à dire que ces gens sont habités."
Duffaut comme Hyppolite, Benoît,
Obin, Pierre-Joseph Valcin, André Pierre et plusieurs autres
est un peintre habité qui contribuera à part entière
au phénomène pictural. Sensiblement, au fil des années,
Duffaut "évolue". Son imagination s'alimente de nouvelles réalités,
sa technique s'affine. Symétrie, perspectives linéaires
et couleurs le poussent vers une certaine sophistication. Dans ses villes
satellisées, villes plongées en Enfer ou élevées
jusqu'au Ciel, Duffaut se joue des lois de la pesanteur, de la résistance
des matériaux et du principe des vases communiquants. Édifices
et maisons particulières perdent leur identité et n'ont
plus de rôle utilitaire. Symphonie de couleurs et de lignes mettent
en valeur une architecture globale: urbanisme de l'imaginaire et de
l'absurde. Parfois, le niveau de la mer est plus haut que celui des
rivières; des ponts gigantesques relient de hautes montagnes;
les chemins s'entrelacent, forment des spirales qui montent jusqu'aux
cieux.
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Notre Dame des Anges de
Préfète Duffaut (1982)
Collection de Michel Monnin, photo de Bill Bollendorf
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Pour certains critiques en mal d'interprétation,
Duffaut devient un visionnaire conscient avant l'heure des problèmes
et des fléaux qui vont s'abattre sur notre planète surpeuplée.
Dans l'une de ses dernières toiles, un groupe de "naufragés"
se presse et se bouscule sur le pont d'un bateau à la dérive:
les naufragés s'aggripent et remontent le long d'une corde immense
venant d'une ville de l'espace sidéral, satellite de l'espoir,
bouée céleste, dernière chance de fuir notre planète,
préfiguration de la survie de l'humanité par la conquête
cosmique.
Science fiction ou tout simplement sourire
narquois du paysan madré qui, d'instinct, a trouvé le
plus sûr moyen de faire vibrer les cordes sensibles de nos intellectuels
en mal de solutions de rechange: génie sans aucun doute et possibilité
pour lui et sa nombreuse famille de faire face aux vicissitudes journalières.
Désirs comblés pour cet artiste qui enfant, rêvait
de devenir architecte, et qui voit deux de ses fils poursuivre à
l'étranger des études universitaires... Laissons aux psychologues,
psychanalystes, psychiatres et autres le soin de décoder les
messages contenus dans l'oeuvre de Duffaut... Quant à lui, il
sait qu'il a la baraka. "Préfète" qui, en créole,
veut dire "né avant terme", prématuré, et qui plus
est né "coiffé" ce qui ici en Haïti veut dire: élu
des Dieux.
Michel Monnin, carnets écrits entre
1975 et 1979 (inédits)
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