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Manès Descollines

L'arbre du marché de la Trouyac, Port-Salut de Manès Descollines
 
L'arbre du marché de la Trouyac, Port-Salut de Manès Descollines (1976).
Collection Michel Monnin, photo de Bill Bollendorf
.

 

L'univers de Manès

     Samedi, 25 janvier 1975

     Manès passe très tôt à la Galerie ce matin. Surexcité, il se plaint d'une allergie. Voici plus d'un an qu'il se dit allergique à la peinture à l'huile, aujourd'hui c'est pire: il est également allergique à l'acrylique.

     – C'est terrible patron, chaque fois que je pénètre dans mon atelier, mon dos me brûle atrocement.

     J'essaye de le convaincre que ses allergies sont de nature psychologique, qu'il devrait changer d'air, aller en province. Comme je dois me rendre à Carrefour, je lui offre la "roue libre" jusque chez lui.

     Manès habite derrière le marché Duval Duvalier, après le pont de la deuxième décennie, à la sortie de Carrefour. Ce marché comme tous les marchés d'Haïti est très pittoresque et son département boucherie avec ses longs étals où la viande se débite à la machette, est des plus animés. Dans la multitude des acheteurs qui gesticulent et parlent tous à la fois, les mouches sont légion et des chiens faméliques se disputent. Dans un terrain vague, plus de vingt bovidés attendent la mort avec résignation, sous un soleil de plomb...

     Manès habite plus haut, sur l'une des collines avoisinantes. Le chemin devient piste, j'ai l'illusion de m'engager dans un canyon où vont être érigées de nouvelles maisons. Des grappes humaines sont accrochées sur les devantures "cailles" telles des chauve-souris perturbées par un soleil trop vertical. Manès Descollines me montre sa maison, là-haut. C'est lui qui l'a construite, seul, mois après mois, avec l'argent économisé sur la vente des tableaux. N'oublions pas que Manès était maçon avant d'être peintre, ce qui lui fait dire -avec cette ironie qui lui est propre - mi-amer, mi-enjoué:

     – Patron, si cette maudite allergie ne passe pas, je vais abandonner le pinceau et reprendre la truelle...

     – Sommes-nous déjà arrivés?

     – Non, mais pour avoir la paix, j'ai loué une pièce-caille ici, pour peindre.

     Nous escaladons un sentier taillé dans le tuf et accédons à un terre-plein. Manès sort une grosse clef de sa poche; un essaim d'enfants aux grands yeux nous entourent.

     – Vous voyez les enfants, c'est le patron!

     La porte s'ouvre sur l'obscurité, nous entrons, la lumière à nos pas. La chambre est grande, dans un angle le chevalet. Derrière, accrochée au mur, une guitare. Sur un escabeau, des tubes de peinture éventrés. Encastrée dans le mur, une tablette de bois sur laquelle sont posées quatre tasses de glaise. Sur le plancher une chaudière retournée et un panier rempli de verres et d'assiettes. Dans l'angle opposé, une natte roulée. Au-dessus, une ficelle tendue à laquelle sont accrochés cintres et habits. Des toiles, des châssis un peu partout appuyés aux parois. Sur une table quelques livres et un cahier de croquis.

     Tout à ma contemplation, je suis surpris par un grognement insolite derrière mon dos. Je me retourne et me retrouve plongé dans un monde aquatique. Avec effroi, je vois une énorme pieuvre qui se meut vers moi toutes pattes dehors, et ces grognements venus des profondeurs abyssales, c'est Manès qui me parle derrière un masque à gaz. Il explique:

     – Tu vois patron, comme cela, ça va mieux pour peindre. Ce masque n'est pas extra, le filtre est usé, plein de poussière; c'est étouffant, mais tu sais, je l'ai acheté d'occasion à un "ducoman", c'est pas l'idéal, mais ainsi je me gratte moins...

     D'un seul coup, il a cessé de parler et il ressemble à une grosse mouche aplatie. Sur le pas de la porte, les enfants sont en cercle, immobiles. Je suis fasciné par l'ébauche d'un tableau représentant un cheval tirant sur sa longe, les jambes fortement écartées, la queue en chandelle. Au bout de la corde, un enfant terrorisé prêt à lâcher prise.

     – Tu vois patron, ce tableau, cela fait plus de vingt ans que je veux le peindre, c'est un cauchemar que je veux exorciser. Quand j'étais gosse, mon père m'envoyait chaque jour à la rivière abreuver son cheval et chaque fois la même scène se reproduisait. Aussitôt le cheval détaché, il baissait les oreilles et me fonçait dessus tel un taureau furieux. Obligé de lâcher la corde, j'allais me mettre à l'abri dans les taillis et lui de partir au galop et moi de lui courir après. Il allait de jardins de maïs en jardins de patates, se faisant chasser toujours plus loin par les paysans qui m'invectivaient au passage et lorsque, finalement, quelqu'un arrivait à le capturer et lui faisait une "babouquette", j'étais épuisé et terrorisé à l'idée de devoir rentrer à la maison. Penaud, je me présentais devant mon père avec le jour qui tombait comme mes bras le long de mon maigre corps.

     – Tu es de nouveau allé te promener et tu as laissé le cheval saccager les jardins, petit bon à rien, et dire qu'il y a tant de travail ici!

     Et j'avais envie d'être sourd alors que les voix des chipies se rapprochaient.

     – Cette fois tu vas nous payer les plants de maïs...

     – Et mes patates qui étaient si belles etc...etc...

     Mon père furibond, hurlait; souvent il me frappait. Quand les commères étaient reparties et que la voix de mon père s'apaisait, je relevais les yeux et j'apercevais le cheval qui me regardait avec au fond de ses gros yeux des lueurs malicieuses. Mon père était tout près de lui et disait:

     – Avec tes "histoires-mensonges", regarde comme ce cheval est gentil et obéissant!

     Alors il le faisait tourner au bout de la corde tendue, comme au manège, lui frappant la croupe au passage du plat de sa machette.

     – Un cheval si doux, si naturel et bon voyageur. Sale gosse, fainéant, paresseux, je vais te dresser, promis...

     Je regardais cette scène, perplexe et meurtri, pensant déjà au lendemain...

     – Il y a un autre tableau que je dois peindre, il représentera un bananier... mais cela, c'est une autre histoire.

     – Dis-la moi Manès?

     – Pas aujourd'hui, je vais d'abord terminer celui-ci avec le cheval et après, peut-être.

     Je me lève et me dirige vers la porte. Les enfants reculent, tout doucement. En face, un morne pelé saupoudré de petites maisons au toits de tôles rouillées. En bas, le marché Duval Duvalier animé comme une fourmilière. Dans le lointain, la mer poisseuse. C'est laid et pourtant d'une grande beauté.

     – Cela doit aussi t'inspirer!

     – Je dois faire un grand tableau représentant le hameau d'en face, au clair de lune, avec un énorme oiseau qui plane, recouvrant les maisons de l'ombre de ses ailes déployées. Tu sais, il y a un hibou qui hulule tous les soirs et quelques fois, on a l'impression que c'est un fou qui rit...

     Je me laisse glisser dans le sentier de tuf. Arrivé à la voiture, je lance un dernier regard vers le haut. Manès a le bras levé au milieu des enfants.

– Michel Monnin, carnets écrits entre 1975 et 1979 (inédits)

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mise en ligne : 1er octobre 2002