souffles
numéros 10 et 11, 2e et 3e trimestre 1968

malek alloula : déplacements
pp.  14-15

 

      qu'avais-je dit qui n'était pas
                           subversion d'une écriture étiolée 
          femme sans cesse reprise à son sexe défendant 
           dans un rituel carnassier entre tous 
        celui de mains conquérantes
                                   sur des villes désertées

    certains braves surenchérirent au-delà de toutes proportions

                ce fut dit-on un jeu d'enfants adultes
où le refus devenait subtilité quelque peu voyante

      il fallait épuiser les ressources d'une mendicité
   et découvrir une raison à ce renforcement des mesures d'exception
                où demeurait comme un relent de nuits
                         ou de navires déventrés
                 cette odeur d'une terre labouré

       il y eut cet affreux rire de bêtes prises de démence
            et une multitude d'orages pour un dilemme sans solution

                            alors
               commença un long voyage onirique
      vers les couches superposées d'un limon où nous retrouvions
               sans cesse les nécropoles de tous ces êtres chers
                        et mal enterrés

               et là très longtemps encore j'ai hésité
                   pour une raison fort imprécise
            qui me reviendrait n'était cette habitude d'amnésie
                    quotidiennement suscitée
        comme annulation d'une mort houleuse au-delà de laquelle
             rien ne subsistait que cette vague impression
                   d'un gel euphorisant

          il aurait sans doute suffi d'une fermeté
                  à la mesure de notre désespoir héréditaire
 
        un terrassement ébrèche l'unique sol
                   sur lequel il aurait été de bonne augure
           d'édifier pour une descendance remarquable
                             un logis 
     qui puisse sans fin inspirer la haine du confort
et l'attachement sans ostentation aux femmes les plus communes

           mais maintenant plus rien que cette indifférence
      aux nuances délicates des changements de saisons
                                       et toujours
           aussi déficiente cette mémoire
    pour repérer l'étrange manège d'un paysage
                                        soudé aux étoiles
                revenant indéfiniment comme une lecture laborieuse
          qui troublait tant nos plus illustres compagnes

 un vent nous habitait sans doute depuis les premiers jours

    et s'il fut un seul mérite à nos pérégrinations
           c'était indéniablement cette absence de traces
                 non point voulue
                 mais comme naturelle
           qui faisait douter de nos déplacements
    dont il n'existe pas de chroniques en dehors
           de quelques traditions orales aux chronologies irréelles

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